ÉDITO. L’incontournable Biennale de Venise a ouvert ses portes sur fond de crise géopolitique. Peut-on encore organiser un événement artistique selon des logiques nationales ?Venise est un drôle d’endroit. Une ville qu’on dit congelée dans le passé mais qui continue à vibrer sur ses pilotis centenaires au rythme du fracas du monde. Particulièrement pendant sa biennale, la plus grande exposition d’art de la planète, qui vient d’ouvrir ses portes sur fond de crise géopolitique, les artistes ne vivant pas dans des bulles de savon flottant au-dessus de la réalité. Et en cette année où la guerre au Moyen-Orient s’est ajoutée à la guerre en Ukraine, la tension règne plus que jamais dans les Giardini et l’Arsenal, les deux hauts lieux de la manifestation.Deux événements ont mis le feu aux poudresD’une part, la décision prise par l’organisation de la biennale, au nom de « la liberté artistique », selon ses mots, de réintégrer la Russie dans le concert des nations en autorisant la réouverture du pavillon russe, fermé depuis le début de l’invasion de l’Ukraine. D’autre part la présence, elle aussi validée par l’organisation de la biennale, d’Israël et de l’Iran, même si la République islamique a annoncé, juste avant l’ouverture au public, qu’elle ne participerait finalement pas à la manifestation.Conséquence de ces décisions : des tribunes et pétitions géantes signées notamment par des artistes de premier plan, des manifestations plus ou moins pacifiques, la démission en bloc du jury international chargé de remettre les prestigieuses récompenses de la manifestation (notamment le lion d’or pour la meilleure participation nationale, où c’est l’État représenté qui reçoit le prix), parce qu’il se dit incapable de faire concourir les pavillons des nations dont les dirigeants font l’objet d’un mandat de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre.Alors que la Russie […] cherche à effacer la culture ukrainienne, elle ne devrait pas être autorisée à exposer la sienne.Kaja Kallas, vice-présidente de la Commission européenneEnfin, des protestations politiques unanimes se sont élevées en Europe, jusqu’à la vice-présidente de la Commission européenne, Kaja Kallas. « Alors que la Russie bombarde des musées, détruit des églises et cherche à effacer la culture ukrainienne, elle ne devrait pas être autorisée à exposer la sienne », a lancé l’Estonienne, ulcérée, le 22 avril. En représailles, l’UE réduira de 2 millions d’euros son financement de la Biennale de Venise.Faut-il applaudir ou condamner de telles réactions ?Se contenter des mots apaisants de l’organisation de la biennale, présentant la manifestation comme « un espace de dialogue, d’ouverture et de liberté artistique, dans l’espoir de mettre un terme aux conflits et à la souffrance ».Commençons, peut-être, par tenter de comprendre la situation. En s’arrêtant sur la spécificité de la Biennale de Venise, structurée en « pavillons » aux couleurs d’États dont les institutions choisissent sur projet les artistes qui les représenteront. Et c’est là où le bât blesse. Car s’il faut évidemment, condamner fermement le boycott d’artistes au prétexte qu’ils possèdent la nationalité d’un pays dont les dirigeants mènent une politique condamnable (en quoi les artistes y sont-ils pour quelque chose ?), la situation est plus compliquée lorsque les artistes œuvrent en collaboration directe avec cet État, dans la mesure où, pour Venise, ils lui ont offert leurs services par le biais d’une candidature à un processus de désignation par les institutions de cet État.Que ce soit des ministères de la Culture ou des instituts culturels, il s’agit en effet toujours d’organismes mandatés par l’État, ce qui adosse explicitement ces pavillons et les œuvres de l’artiste choisi à l’appareil culturel du pays. Non que ceux-ci soient par essence propagandistes, évidemment, mais le processus de désignation des artistes et l’écrin architectural national qui abrite leurs œuvres facilite évidemment la récupération symbolique.Dans ces conditions, convenons-en, il devient alors très difficile pour les artistes qui acceptent ces règles du jeu de s’opposer à l’accusation d’allégeance aux gouvernements qui, de fait, financent leurs installations vénitiennes via leurs institutions, les pays qu’ils dirigent étant souvent, de plus, propriétaires des pavillons où les artistes exposent. Ils les ont même construits : dès 1907 pour la Belgique, la Hongrie et l’Allemagne ayant édifié les leurs en 1909, la France en 1912 et la Russie en 1914.Ni boycott ni étendard de la « liberté artistique » levéRevenons d’ailleurs au cas du pavillon russe autorisé par le président de la biennale à rouvrir et à présenter, puisqu’il est souverain, une exposition commissionnée par la fille d’un cadre du géant russe de l’armement Rostec, associée à la fille de Sergueï Lavrov.Et s’il est trop facile d’appeler au boycott si « tendance » aujourd’hui (d’autant que chacun a ses têtes de Turc), n’est-il pas tout aussi facile de brandir l’argument de la « liberté artistique » quand il s’agit, derrière les artistes et leur travail, d’afficher, grâce à la vitrine vénitienne, un soft power d’État qui, par ailleurs, muselle les artistes qui ne souscrivent pas au narratif officiel ?Dès lors, une autre question se pose, et la réponse n’est pas simple : peut-on vraiment – encore – organiser un événement artistique selon des logiques nationales ?
Biennale de Venise : quand la Sérénissime n’est plus aussi sérénissime
ÉDITO. L’incontournable Biennale de Venise a ouvert ses portes sur fond de crise géopolitique. Peut-on encore organiser un événement artistique selon des logiques nationales ?











