L’exposition "Canicula" oppose aux cris de la Biennale de Venise une lente montée de fièvre où chaleur, guerre et propagande consument les corps et les consciences de l'intérieur.Le résuméÀ Venise, "Canicula" transforme un ancien asile en expérience sensorielle sur la chaleur comme condition mentale et politique d’un monde en feu.Huit installations immersives explorent guerre, propagande, technologies et effondrement du réel.L'un des contrepoints les plus forts de la Biennale de Venise 2026.À quelques ruelles des Giardini où la Biennale 2026 déverse ses performances chauffées à blanc, une autre exposition raconte notre époque, mais en miroir. Les huit nouvelles installations vidéo immersives de "Canicula" proposent en effet une saisissante introspection qui oppose aux cris et à la provocation immédiate une fièvre qui monte lentement, corrode inexorablement nos perceptions.Pour ce faire, le Complesso dell’Ospedaletto, situé dans le quartier historique de Castello, à proximité de la célèbre basilique Santi Giovanni e Paolo, a été transformé en organisme vivant... Son immense nef baroque a été plongée dans la pénombre depuis que les vitraux ont été occultés. Au centre flotte un écran monumental, suspendu dans l’espace. Une apparition technologique qui agit comme une contraction temporelle dans cette ancienne église-hôpital qui accueillit durant des siècles les fous, les malades et les laissés-pour-compte de Venise. Sur l’écran géant de "Baby I’m Yours, Forever", la Grecque Janis Rafa filme un univers industriel de viande, de réfrigération et de sacrifice. Au milieu des carcasses qui pendent, un cœur bat, des corps humains et animaux se confondent dans une lumière rougeoyante rappelant Francis Bacon."Baby I’m Yours, Forever", de Janis Rafa, première installation de "Canicula". ©Fondazione In Between Art FilmCollage temporel"Toutes les installations ont été conçues en dialogue avec l’histoire de l’Ospedaletto", explique Alessandro Rabottini, directeur artistique de la Fondazione In Between Art Film qui a conçu "Canicula". "L’architecture fonctionne comme un collage temporel permanent."Depuis 2022, la fondation créée en 2019 par Beatrice Bulgari pour en faire un laboratoire international des images en mouvement développe ici sa "Trilogie des incertitudes". "Penumbra" (2022) explorait la semi-obscurité. "Nebula" (2024) travaillait sur le brouillard et la désorientation. Avec "Canicula" (2026), le cycle atteint son point d’incandescence. "Nous voulions réfléchir à quel point l’expérience du monde est devenue écrasante", poursuit Rabottini. "La chaleur et la lumière deviennent les métaphores d’un présent oppressant."Alessandro Rabottini: "Une fois entré dans l’exposition, il n’existe plus aucune vue vers l’extérieur. Tout est hermétiquement fermé." ©Fondazione In Between Art FilmPerte de repèresMais la grande intelligence de "Canicula", c’est de ne jamais se réduire à la question du dérèglement climatique. La canicule y devient existentielle: la condition mentale et politique d'un monde en feu. Et de ce qui s’ensuit: une fatigue civilisationnelle des corps, des consciences, des récits, des idéologies."Nous voulions réfléchir à quel point l’expérience du monde est devenue écrasante. La chaleur et la lumière deviennent les métaphores d’un présent oppressant."Alessandro RabottiniCommissaire de l'expositionCe sentiment traverse tout le parcours conçu avec le Studio 2050+, bureau d’architecture pluridisciplinaire basé à Milan, à l’intersection des questions de technologie, de politique et d’environnement. À mesure qu’on s’enfonce dans le dédale de l’ancien asile, puis dans ses extensions modernistes désaffectées, l’exposition transforme physiquement le bâtiment. Sols inclinés, plafonds abaissés, murs provisoires, filets industriels, lumières oranges étouffantes: cette scénographie transformatrice participe d’une œuvre d’art totale où le visiteur finit par perdre ses repères. "Une fois entré dans l’exposition, il n’existe plus aucune vue vers l’extérieur", précise Rabottini. "Tout est hermétiquement fermé.""450XL: The Story of a Fugitive Sound" de Lawrence Abu Hamdan. ©Fondazione In Between Art FilmEffondrement contemporainLe cœur politique de "Canicula" se situe dans l’ancienne salle de musique du complexe hospitalier. C’est là que l'artiste jordanien basé à Dubaï Lawrence Abu Hamdan présente "450XL: The Story of a Fugitive Sound", installation sidérante inspirée d’un événement réel survenu à Belgrade en mars 2025. "Les corps politiques ne laissent plus de place à la complexité. Ils exigent une cohérence totale." Bianca StoppaniCuratrice du programme publicLors d’une veillée silencieuse organisée après l’effondrement d’une gare qui fit 16 morts, les autorités serbes auraient utilisé un canon à sons pour disperser la foule. Un bruit impossible à enregistrer mais décrit avec une cohérence troublante par d'innombrables témoins qui en gardent des séquelles auditives et psychologiques.Dans l’obscurité, quinze écrans projettent les récits fragmentaires de ces "earwitnesses", tandis qu’un paysage sonore minimaliste en traduit physiquement l’angoisse. "L’œuvre suit la logique du cinéma muet", explique Rabottini. "Elle tente de rendre aux manifestants souffrant depuis d’acouphènes le silence que l’arme leur a volé." L’œuvre dénonce ainsi l’avènement de pouvoirs autoritaires prêts à se retourner contre leur population tout autant que l’effondrement contemporain de la preuve, de la vérité et du témoignage."450XL: The Story of a Fugitive Sound" de Lawrence Abu Hamdan, dans l'expo "Canicula", à Venise.Contradictions idéologiquesCette question des zones grises traverse toute l’exposition, comme nous le montre Bianca Stoppani, curatrice du programme public de la Fondazione In Between Art Film. Dans "The Experimental Paradigm of Ownership and Autonomy" du Chinois Wang Tuo, une activiste handicapée découvre les contradictions idéologiques de son propre collectif révolutionnaire. "Les corps politiques ne laissent plus de place à la complexité", analyse Stoppani. "Ils exigent une cohérence totale."Au terme du parcours, on se recueille devant "Wishful Thinking" des Ukrainiens Roman Khimei et Yarema Malashchuk. Dans plusieurs salles transformées en chapelles funéraires, d’anciens comédiens ukrainiens ayant longtemps incarné des personnages russes imaginent des soldats russes vieillissants, revenant sur leurs responsabilités dans la guerre actuelle. Les références aux retables de la Renaissance donnent à ces visages fatigués une dimension sacrée. Mais aucune absolution. Seulement la banalité du mal."Wishful Thinking" des Ukrainiens Roman Khimei et Yarema Malashchuk. ©Fondazione In Between Art Film