Des grands groupes (Renault, Vinci, EDF, la SNCF, le Crédit agricole…), représentant au total 1,5 million de salariés, viennent de signer un manifeste « pour une IA collaborative et une responsabilité humaine ».«Trouver une voie moyenne entre l’angoisse technophobe et l’euphorie technophile. » Telle est, selon la formule du président du groupe Renault, Jean-Dominique Senard, l’ambition du manifeste que 17 grandes entreprises (parmi lesquelles EDF, Veolia, Vinci, le Crédit agricole, la SNCF ou encore la RATP) viennent de signer. Intitulé « Pour une IA collaborative et une responsabilité humaine », celui-ci s’appuie sur une étude menée par le collectif Projet Sens*. Son but : sortir du « brouillard » dans lequel les organisations semblent plongées depuis que cette technologie s’est diffusée à vitesse grand V.« Nous avons donné la parole à une soixantaine de manageurs de terrain pour recueillir leur expérience et celle de leur équipe, dans différents métiers (service client, commercial, RH et R&D) et nous avons confronté ces témoignages à la recherche internationale », détaille Jean-Baptiste Barféty, fondateur du Projet Sens. Le résultat ? Un travail de synthèse, baptisé « Travailler avec l’IA, décider entre humains » et un manifeste, donc, construit autour de neuf engagements.Le premier d’entre eux ? « Cultiver l’expertise humaine et l’esprit critique ». A l’heure où de plus en plus de salariés confient à l’IA certaines de leurs tâches, l’enjeu du maintien des compétences est en effet essentiel. « Je parle bien anglais mais je deviens de plus en plus paresseux, j’écris en français et je fais réécrire par ChatGPT beaucoup de mes mails en anglais alors que je pourrais le faire moi-même », confie un ingénieur cité dans l’étude. « Se poser la question des fondamentaux »Au-delà de l’érosion des aptitudes individuelles, l’IA crée également « une nouvelle incertitude collective », pointe le rapport de Projet Sens. « Les gens peuvent potentiellement nous faire moins confiance et nous-mêmes avons tendance à faire potentiellement moins confiance aux gens parce qu’on ne sait pas si c’est la vraie expertise ou si la personne vient d’apprendre dans une conversation sur ChatGPT », dit ainsi un témoin.« Comme les pilotes de ligne qui, même s’ils utilisent le pilote automatique, doivent régulièrement s’exercer aux manœuvres manuelles, chaque métier doit se poser la question de ses fondamentaux et pouvoir y revenir, insiste Jean-Baptiste Barféty. C’est nécessaire, à la fois pour des raisons de résilience, mais aussi pour être capable de superviser correctement les IA. »Maintenir la chaîne de responsabilitésCette notion de supervision, qui devient également capitale, donne d’ailleurs lieu à un autre engagement du manifeste : « Reconnaître le rôle central de la responsabilité et de la validation par l’Humain ». « Une des observations très fortes de l’étude, c’est que l’IA change la nature du travail de bureau et décale la valeur dans le travail, résume le fondateur de Projet Sens. Jusqu’à présent, la personne qui produisait un contenu était aussi celle qui le validait. Aujourd’hui, on va de plus en plus déléguer l’exécution et investir du temps pour certifier ce qui est sorti de ce dialogue avec la machine. »Si ce rôle de contrôle est moins visible que la spectaculaire capacité de l’IA à produire, cela ne veut pas pour autant dire qu’il est négligeable. « Au niveau organisationnel, cela peut peser beaucoup sur les épaules des manageurs qui sont déjà très sollicités, indique l’expert. Ce n’est pas parce qu’on a délégué trois exécutions à la machine qu’il n’y a pas, derrière, trois décisions à assumer. » « Une chaîne très claire de responsabilités doit persister dans toutes les organisations pour garantir qu’on ne fait pas n’importe quoi », renchérit Laura Chaubard, directrice générale de l’École Polytechnique.Créer « une base commune »Le rapport fait aussi ressortir l’idée que « l’IA augmente chaque individu mais peut appauvrir le collectif ». « Les usages que nous faisons de ces outils sont assez solitaires, analyse Laura Chaubard. Ils présentent également un risque d’isolement du collaborateur, qui aurait peut-être sollicité soit un collègue expert pour avoir une information ou un conseil, soit délégué une tâche à un collaborateur junior. » L’IA réduit les incitations à la coopération, voire crée des crispations au sein des équipes. « Je sens que je deviens intolérant vis-à-vis de certains de mes collaborateurs en me disant ‘‘ça pourrait être mieux fait par l’IA et plus rapidement’’ », reconnaît un manageur.Pour éviter ces travers, le manifeste invite les entreprises signataires à « privilégier le déploiement d’outils qui permettent la collaboration et font de l’IA une ressource partagée au service du collectif et non à leur détriment. » Parmi les bonnes pratiques ? Ajouter aux instructions des plateformes un renvoi vers des collègues experts (un peu comme ChatGPT oriente vers un médecin sur les sujets de santé) mais aussi faire de l’application utilisée un espace conjoint. « Une des entreprises qui a participé à l’étude racontait que l’IA était devenue presque un membre de l’équipe : il lui avait même donné un surnom, sourit Jean-Sébastien Barféty. L’idée est d’avoir une base commune, sur laquelle tous les collaborateurs peuvent rebondir, et éviter ainsi le côté ‘‘chacun fait dans son coin’’. » Bien employer le temps libéréEt qu’en est-il de la nature même du travail lorsque l’intelligence artificielle s’en mêle ? Certes, les gains de productivité semblent bien là : d’après un sondage Odoxa réalisé fin 2024, l’IA ferait gagner en moyenne une heure par jour aux salariés. Mais attention au « paradoxe de la machine à laver », alerte l’étude de Projet Sens. « L’historienne Ruth Schwartz Cowan a montré que la machine à laver, au lieu de libérer du temps, avait simplement permis d’en faire plus : une ménagère des années 1980 lave un poids de linge dix fois plus important que la génération précédente mais y passe le même temps, car les standards de propreté étaient devenus plus élevés », relève le rapport. « Il y a une tendance naturelle à faire toujours plus de la même chose, explique Jean-Sébastien Barféty. Si l’IA nous fait gagner du temps sur le reporting et sur les présentations, le risque, c’est que ce temps gagné soit utilisé à faire encore plus de reporting et de présentations. Or, ce n’est pas le but. » Dans son manifeste, Projet Sens incite donc les entreprises à « orienter les gains de productivité vers la qualité et le partage de la valeur. »« Savoir s’abstenir »Ce sujet complexe appelle aussi les organisations à prendre à bras-le-corps la question de la formation, « non seulement à l’IA, mais aussi avec l’IA et aux évolutions profondes du travail qu’elle entraîne », estime le manifeste. Il s’agit aussi, bien sûr, de « démocratiser la pratique pour éviter la fracture » en garantissant un accès large aux outils et en proposant un cadre sécurisé. « Je trouve qu’il y a un aspect de solidarité très intéressant dans l’IA, souligne Anne-Catherine Ropers, DRH de Crédit agricole SA. Dans notre entreprise, nous invitons par exemple les personnes qui savent faire, et que cela intéresse, à devenir des ambassadeurs pour contribuer à l’intégration de l’IA dans les usages quotidiens. »Partir du travail réel, miser sur la co-construction plutôt que sur un déploiement centralisé, rechercher les bénéfices spécifiques à chaque activité, voire « savoir s’abstenir là où l’usage n’apporte pas de valeur prouvée par le terrain » : telles sont les clés qui peuvent transformer cette révolution technologique en opportunité. « Les entreprises qui réussiront cette transformation ne seront pas forcément celles qui mettront le plus d’IA partout le plus vite possible, conclut Jean-Baptiste Barféty. Ce sont celles qui prendront ce virage en cultivant ce qui est fondamentalement humain et ce qui n’est pas remplaçable. »*Fondé en 2022 et parrainé par Jean-Dominique Senard et Laura Chaubaud, Projet Sens est un collectif de DRH et dirigeants qui réfléchit aux grandes transformations du travail. Ses études précédentes ont porté sur le sens au travail et sur l’impact du télétravail sur les manageurs. Ses membres : ADP, AG2R-La Mondiale, Amundi, Banque de France, CEA, Crédit Agricole, Coopérative U, Crédit Mutuel Alliance Fédérale, Dassault Systèmes, EDF, France Travail, Hermès, RATP, Renault, SNCF, Veolia et Vinci.
IA au travail : 17 entreprises s’engagent
Des grands groupes (Renault, Vinci, EDF, la SNCF, le Crédit agricole…), représentant au total 1,5 million de salariés, viennent de signer un manifeste « pour une IA collaborative et une responsabilité humaine ».













