Dix-sept grandes entreprises et instititutions françaises ont mené une enquête de terrain sur l’IA générative. De la productivité à l’intelligence collective, cette étude, ni catastrophiste ni béatement enthousiaste, fait mentir plusieurs clichés.Renault, Vinci, SNCF, Amundi, Hermès, France Travail, RATP, Dassault Systèmes, Veolia, le CEA, EDF, Crédit Agricole, ou encore AG2R-La Mondiale…. Pendant plusieurs mois, quelque 17 grands groupes, représentant au total 1,5 million de salariés, ont réuni 63 manageurs de terrain en groupes de travail, auditionné 26 experts ou encore dépouillé 3 000 pages d’articles de littérature académique pour mesurer l’impact concret de l’IA sur le monde professionnel.Fondé par Jean-Baptiste Barfety, le projet « Sens » est parrainé par Laura Chaubard, directrice générale de l’École polytechnique, et Jean-Dominique Senard, le président du groupe Renault. Dévoilée ce mardi 19 mai, cette initiative se veut très concrète et démonte méthodiquement plusieurs idées reçues. En voici une sélection.« L’IA rend tout le monde plus productif »C’est l’argument massue de tous les discours de déploiement, alors que des nouveaux outils comme ChatGPT, Perplexity, Claude, LeChat de Mistral qui sont devenus le quotidien de nombreux salariés. La réalité est plus nuancée. Citée dans le rapport, une étude de l’économiste Erik Brynjolfsson datant de 2023 montre que l’IA améliore de 34 % la performance des agents des services clients les moins expérimentés. Mais le même travail indique que pour les meilleurs, le gain est nul. On pourrait résumer la situation ainsi : si l’IA compense les lacunes, elle n’augmente pas l’excellence.Plus troublant : des développeurs logiciels expérimentés qui s’attendaient à gagner 24 % de temps en ont finalement mis 19 % supplémentaires pour accomplir leurs tâches avec l’IA, en raison du temps passé à revérifier et corriger les productions de la machine, comme le montre une étude METR de 2025. Et selon Upwork, 77 % des employés utilisant l’IA déclarent qu’elle a alourdi leur charge de travail. « Le gros risque est l’impression que ce qu’elle (l’IA, NDLR) affirme est vrai… Ça paraît tellement juste et vrai qu’on perd son esprit critique », observe ainsi Ludovic Demierre, DRH du Groupe Vinci.Voici une autre idée reçue. La machine à laver n’a pas libéré du temps de repos : elle a surtout permis de laver dix fois plus de linge en augmentant les standards de propreté. L’e-mail devait remplacer le courrier postal. En 2002, un cadre recevait 10 courriels par jour ; en 2025, il en reçoit en moyenne 117 – pour certains dirigeants, cela va jusqu’à 390.Les économistes appellent cela le paradoxe de Jevons, une des théories préférées d’Aravind Srinivas, le cocréateur de Perplexity : l’efficacité d’un outil crée sa propre demande. Sans refonte délibérée des processus, le temps libéré par l’IA se remplit aussitôt – plus de contrats, plus de slides, plus de reporting. Le rapport nomme ce phénomène « l’inflation des livrables ». On en profite aussi parfois pour voir plus de monde. « Le lien social est LA tâche essentielle du manageur de proximité. Si on libère du temps grâce à l’IA, c’est pour sortir de cet isolement, pas pour faire plus de présentations ou de reporting », observe ainsi Isabelle Quainon, DRH du groupe Veolia.« L’IA favorise le travail d’équipe »C’est l’une des conclusions les plus contre-intuitives du rapport. L’étude de Fabrizio Dell’Acqua (Harvard et Wharton, 2025) compare des individus travaillant seuls avec une IA à des équipes travaillant sans IA. Résultat : l’individu augmenté surpasse l’équipe non augmentée en qualité. Ce qui n’encourage pas trop le travail en équipe. Pourquoi s’embarrasser d’un collègue si la machine fait mieux, plus vite, sans friction ? Le rapport observe une intolérance croissante envers les collègues jugés trop lents dans les organisations où l’IA est massivement déployée.« Comment s’assurer qu’on développe des compétences et qu’on ne perd pas l’apprentissage de comment collaborer, comment développer l’empathie, qui s’acquiert dans les contextes sociaux et la confrontation avec les problématiques ? » se demande ainsi Sharon MacBeath, DRH d’Hermès.« L’humain garde toujours le dernier mot »Le rapport s’attaque à ce qui est peut-être la plus confortable des illusions managériales. La philosophe Anne Alombert distingue ainsi deux moments dans tout acte de production intellectuelle : l’exécution (produire quelque chose) et la certification (vérifier que c’est bon). Historiquement, les deux étaient liés : on vérifiait ce qu’on avait produit. Mais l’IA générative les sépare : elle exécute, l’humain certifie. Or certifier sans avoir exécuté, cela prend non seulement du temps mais c’est aussi évaluer sans avoir pensé.Le rapport cite le cas des pilotes de ligne comme contre-modèle vertueux : ils maintiennent des exercices réguliers en mode manuel précisément pour ne pas perdre la compétence que l’autopilote a rendue inutile au quotidien. L’engagement numéro un du manifeste final reprend cette image : permettre aux équipes de « revenir aux manœuvres manuelles » pour conserver la maîtrise des critères de décision.Problème, la validation humaine, si elle n’est pas assortie d’une acceptation réelle de la divergence d’avec la machine, n’est qu’un tampon cosmétique. « L’humain a le dernier mot, mais si je choisis une option contre l’IA et que mon manageur m’engueule, alors c’est une vue de l’esprit que l’humain a le dernier mot », observe ainsi Pierre Plouzennec, prospectiviste chez Michelin. « L’entreprise, si elle veut gagner en maturité dans ce partage-là, il faudra qu’elle accepte malgré l’IA le droit à l’erreur. Parce que si on ne l’accepte pas, on va tuer tout ce qui fait la magie de l’innovation, de l’intuition… On va avoir des humains robotisés dans nos jobs », ajoute Philippe Bru, DRH du Groupe SNCF.Dernière idée reçue, « les dirigeants savent comment l’IA est utilisée »Selon un rapport de McKinsey qui date de 2025, les entreprises estiment que 4 % de leurs équipes utilisent l’IA dans leur travail quotidien. Le chiffre réel est de 13 %. Cet usage fantôme – trois fois supérieur à ce que la direction imagine – se développe sans encadrement, sans formation, sans mesure. L’économiste Odile Chagny appelle ce phénomène un « voile d’ignorance » qui empêche les entreprises de réguler ce qu’elles ne voient pas.Pourquoi cet écart ? Les syndicalistes CFDT Charles Parmentier et Luc Mathieu l’expliquent sans détour : dans certains milieux, le fait d’utiliser de l’IA pour rédiger un rapport revient à avouer qu’on ne sait pas le faire soi-même. « L’IA, aujourd’hui, n’apparaît pas comme donnant des compétences supplémentaires, mais a contrario comme mettant en évidence un manque de compétences. Elle est utilisée sans qu’on le dise parce que c’est un peu honteux », estiment ainsi les deux syndicalistes.Quelques recommandationsLes 17 signataires du projet « Sens » refusent ce qu’ils nomment le « déterminisme technologique » et s’engagent, entre autres, à former avec l’IA plutôt que seulement à l’IA, c’est-à-dire à former au jugement, à la décision sous incertitude et au droit à l’erreur. Ce que l’IA ne fait pas encore, c’est choisir. Il s’agit donc, aussi, d’un manifeste pour reprendre la main.Face à ces enjeux, les entreprises du projet « Sens » proposent un cadre d’action concret, structuré autour de neuf engagements :cultiver l’esprit critique et maintenir la possibilité de revenir à des pratiques manuelles,privilégier les outils qui renforcent la collaboration,démocratiser l’accès à l’IA pour éviter une fracture numérique,préserver la validation humaine comme responsabilité centrale,anticiper la transformation des métiers sans sacrifier les juniors,former au jugement plutôt qu’à l’outil,réinvestir les gains de productivité dans la qualité du travail humain,assumer de ne pas utiliser l’IA lorsqu’elle n’apporte pas de valeur,intégrer systématiquement la question de la responsabilité humaine dès la conception des systèmes.Le projet « Sens » ne plaide pas pour que nous arrêtions d’utiliser l’IA générative. Mais souhaite que l’avenir du travail repose essentiellement sur un choix humain, et non le résultat par défaut d’une adoption non pilotée.
IA au travail : le rapport choc qui démonte nos idées reçues
Dix-sept grandes entreprises et instititutions françaises ont mené une enquête de terrain sur l’IA générative. De la productivité à l’intelligence collective, cette étude, ni catastrophiste ni béatement enthousiaste, fait mentir plusieurs clichés.














