L’impossibilité de lire un courriel. L’incompréhension à la caisse automatique de l’épicerie du coin. L’incapacité d’écrire à ses petits-enfants. La numérisation des services et de la société peut renforcer les difficultés des personnes aux prises avec des défis en littératie.

Difficile de participer activement à la société, ou même de comprendre le monde, sans savoir lire, écrire ou naviguer dans l’univers numérique. De fortes lacunes peuvent en outre créer des obstacles à l’accès à l’emploi et au soutien scolaire des enfants, et compliquer jusqu’aux visites à la pharmacie, à l’épicerie et au guichet automatique.« C’est tout le quotidien qui est affecté », résume Caroline Meunier, coordonnatrice politique du Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ), qui appelle à l’inclusion numérique, mais aussi à l’accessibilité des services en personne. Par exemple, un Québécois sur quatre n’utilise pas les services gouvernementaux en ligne, indique le RGPAQ. « Si ce monde numérique ne leur est pas accessible, on doit pouvoir offrir des options de rechange », souligne Mme Meunier.Une lacune peut en cacher une autreLes initiatives locales visant à améliorer la littératie numérique tentent d’agir à petite échelle. « Travailler avec un téléphone ou un ordinateur, naviguer sur Internet… Ce sont souvent les raisons pour lesquelles les gens viennent cogner à la porte d’un organisme qui offre des ateliers d’informatique », indique Caroline Meunier.« Les formateurs peuvent alors comprendre que [ces personnes] n’ont pas seulement des difficultés avec les outils numériques, mais aussi avec l’écrit, poursuit la coordonnatrice. Ça va nous permettre d’entrer dans un processus qui n’est pas juste de l’alphabétisation numérique, mais bien d’alphabétisation dans sa plus simple expression. »Les réseaux sociaux parmi les causes ?Au Québec, plus de la moitié (52 %) des adultes se retrouvent sous le niveau 3 de littératie du Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA), ce qui correspond à la capacité de lire des textes denses ou longs et de donner un sens à leur contenu. « L’analphabétisme, c’est une forme de handicap », affirme Pierre Langlois, économiste et auteur de l’étude AlphaRéussite 12, parue en mai 2026.Si la Belle Province stagne en huitième position en matière de littératie au Canada, elle a gagné un point de littératie depuis 2012. « Un point d’amélioration en 10 ans, ce n’est pas beaucoup, souligne Patrick Lutzy, président du conseil d’administration de la Fondation pour l’alphabétisation. C’est une statistique qui est pour moi problématique. Normalement, on devrait trouver une amélioration de la littératie avec le niveau de scolarisation qui augmente. » La proportion de Québécois ne détenant aucun diplôme a en effet diminué de 12 % chez les femmes et de 8 % chez les hommes depuis 2006.Selon Patrick Lutzy, l’essor de la vie en ligne n’est pas étranger à cette situation. Il estime que la pandémie et une augmentation des informations transmises à l’oral plutôt qu’à l’écrit sur les populaires plateformes vidéo et de médias sociaux sont des pistes plausibles d’explication. « Il y a probablement un phénomène que l’on comprend mal, qui est la perte de compétences en littératie chez certains adultes qui n’entretiennent pas cette capacité à lire », ajoute Pierre Langlois.L’intelligence artificielle : alliée ou obstacle ?Plusieurs outils d’intelligence artificielle générative sont en mesure de peaufiner ou même de générer des idées, de créer des résumés de lecture, d’améliorer des tournures de phrase, de réécrire de premiers jets, de réviser et de corriger des erreurs… et même d’écrire un texte de A à Z. Le recours à ces outils peut-il aider à améliorer les compétences en écriture et en lecture, ou va-t-il plutôt encourager la paresse des apprenants ?« L’IA générative, c’est peut-être la forme la plus évoluée de l’inclusion numérique, soutient Caroline Meunier. Les personnes avec lesquelles on travaille sont peu alphabétisées et déjà loin de l’univers numérique. Donc, assurément, avant d’arriver à l’intelligence artificielle générative, il y a quelques étapes préalables d’appropriation de l’écrit et d’utilisation des appareils connectés. »L’intelligence artificielle doit aussi être considérée avec circonspection. Loin d’être toujours exacte, elle peut même avoir des hallucinations la menant à présenter des faussetés comme des faits. Ça prend un sens critique pour s’en rendre compte, ce qui nécessite des capacités en littératie « rehaussées, mais non moins importantes », croit Patrick Lutzy.