La droite française aime se dire libérale. Elle invoque volontiers la liberté d'entreprendre, la propriété privée, la responsabilité individuelle et la méfiance envers un État bureaucratique qui prétend décider à la place des citoyens. Cette profession de foi, répétée à chaque tribune économique, connaît toutefois une limite tenace puisqu'elle s'arrête au seuil du corps, de la souffrance et de la conscience. Le débat récent autour de l'aide à mourir vient de le rappeler avec une particulière clarté. En effet, lors des discussions parlementaires et des votes solennels, l'opposition la plus véhémente est venue très majoritairement des rangs de la droite républicaine et du Rassemblement national, avant de se prolonger par de multiples retards de procédure et des saisines répétées du Conseil constitutionnel. À l’issue de ce long parcours parlementaire, les Sages viennent de valider la loi, en émettant trois réserves.Pour mieux comprendre cette hostilité, il convient de distinguer deux postures intellectuelles bien distinctes. D'un côté, le fait qu'une droite conservatrice ou d'inspiration religieuse s'y oppose au nom d'une conception de la vie comme valeur sacrée et indisponible demeure une position cohérente, compréhensible et parfaitement respectable dans le débat démocratique. D'un autre côté, ce qui interroge et choque davantage, c'est l'attitude d'une droite qui continue de se réclamer du libéralisme tout en acceptant, voire en exigeant que l'État puisse imposer par la coercition légale à un individu la manière, les conditions et le moment dont il doit achever son existence.Primauté de l'individuOr le libéralisme n'a jamais été une simple doctrine économique axée sur la baisse des prélèvements obligatoires ou la déréglementation des marchés. Dans sa genèse comme dans son essence, il constitue d'abord et avant tout une philosophie politique de la primauté de l'individu, de la souveraineté personnelle et de la limitation de la puissance publique. De John Locke aux théoriciens du droit naturel, une idée essentielle s’est imposée selon laquelle l’État n’est pas propriétaire de la personne humaine. Il ne tire sa légitimité que de la mission qui lui est confiée, garantir les droits fondamentaux des citoyens, et non décider à leur place de ce qui serait bon pour eux. John Stuart Mill a formalisé ce principe fondateur dans son traité De la liberté en affirmant que l’État ne peut légitimement contraindre un individu adulte et capable de discernement au motif que ce serait pour son propre bien, qu’il soit physique, moral ou spirituel. Dans la pure tradition libérale, la contrainte légale ne se justifie donc que lorsqu’elle vise à prévenir un dommage causé à autrui. De fait, quel tort cause à autrui un malade incurable qui demande sereinement à abréger son agonie ?Certes, l'application concrète d'un tel principe à la fin de vie exige d'immenses précautions institutionnelles, éthiques et médicales. Les risques de dérives, de pressions familiales sous-jacentes ou de considérations économiques malveillantes imposent des garanties légales strictes, des contrôles collégiaux rigoureux ainsi qu'un respect absolu de la clause de conscience pour l'ensemble du corps médical. Toutefois, l'existence indispensable de ces garde-fous ne saurait en aucun cas justifier que la puissance publique se substitue à la conscience d'une personne lucide, atteinte d'une affection grave et incurable, et confrontée à des souffrances physiques ou psychiques insupportables. C'est précisément là que réside la contradiction la plus frappante de la droite française. Lorsqu'il s'agit du patrimoine, du fruit du travail, de la transmission d'entreprise ou des choix d'investissement, elle fait une confiance absolue à la responsabilité individuelle et dénonce toute ingérence de l'État comme un paternalisme intolérable. En revanche, dès lors qu'il est question de la vie de l'individu, de son choix ultime et de sa dignité face à la mort, elle bascule instantanément dans un étatisme moralisateur et considère soudain que l'être humain doit être protégé contre lui-même par la contrainte de la loi. Cette idée d'une maîtrise légitime de soi ne date pourtant pas des débats sociétaux contemporains. Bien avant Locke et la philosophie des Lumières, la théologie européenne, et notamment l'École de Salamanque avec des figures comme Francisco de Vitoria, avait élaboré la notion juridique et morale de dominium sui. Il s'agit de cette maîtrise fondamentale de l'individu sur son propre être qui fixe une limite infranchissable à la prétention du souverain. Plus tard, au XVIIe siècle, le philosophe Pierre Bayle rappellera dans sa défense de la tolérance qu'une conscience peut certes se tromper, mais que la contrainte d'État ne constitue jamais un moyen légitime ni efficace de la rendre juste.La loi ne doit pas imposer un dogme spirituelUne société libre doit avoir le courage d'accepter une possibilité morale souvent inconfortable, c'est-à-dire celle de permettre légalement ce que certains de ses citoyens ou de ses dirigeants considèrent comme moralement contestable. Dans un État pluraliste et laïc, le rôle de la loi n'est nullement d'imposer une vertu ou un dogme spirituel particulier, mais plutôt de tracer le cadre dans lequel des citoyens aux convictions philosophiques et religieuses divergentes peuvent coexister en paix sans s'imposer mutuellement leurs dogmes. Même la tradition théologique chrétienne offre ici, lorsqu'on la médite à la lumière du libre arbitre, une grille d'analyse singulièrement puissante. En affirmant que Dieu laisse à l'homme la liberté fondamentale de se tromper et d'assumer son destin, elle nous rappelle qu'une vertu imposée par la force publique n'a plus la moindre valeur morale. L'État a le devoir de tout déployer pour que le choix de vivre demeure pleinement désirable et entouré. Cela passe notamment par un investissement massif dans les soins palliatifs. Cependant, une fois ceux-ci garantis, l'État doit savoir s'arrêter respectueusement au seuil du for intérieur de la conscience humaine. En définitive, la liberté exige précisément que la puissance publique sache reconnaître ses propres limites et qu’elle laisse à chacun la souveraineté sur ce qui lui appartient le plus intimement.*Daniel Borrillo est juriste spécialiste en droit de la bioéthique et chercheur associé auprès de Génération Libre