Six albums pour passer d’un deuil haydnien aux braises du free jazz: une sélection classique et jazz où l’écoute oscille entre tension, mémoire, élan et conversation.Face A3 albums classiquesPar Stéphane Renard1. "Haydn 3032 – Trauer" par Giovanni Antonini – Il Giardino Armorico (Alpha)★★★★★L’artiste. Flûtiste et chef d’orchestre, Giovanni Antonini a créé en 1985 l’ensemble "Il Giardino Armonico", devenu une référence dans l’interprétation baroque sur instruments d’époque. Il dirige aussi le Kammerorchester Basel.Notre avis. On a déjà dit ici tout le bien qu’il fallait penser de cette intégrale en développement, qui aura gravé d’ici 2032 les 107 symphonies de Jozef Haydn. Chaque galette s’enrichit d’une ou deux pièces inattendues en miroir, et ce 19ᵉ album (déjà!) respecte la tradition. Sous le titre "Trauer" ("Deuil"), il réunit la symphonie du même nom (la 44), mais aussi la 52 et la très courte 108.Entre elles se faufilent Arvo Pärt et Samuel Scheidt, une hérésie chronologique mais un must musical: pathos saisissant et éclats "Sturm und drang" de la célèbre 44, ardeur communicative de la 52, "Da Pacem" glacé de Pärt… Comme toujours avec Antonini, c’est tantôt enlevé et tranchant, tantôt lumineux et poignant. En passe de devenir l’intégrale de référence.HAYDN // ‘Divertimento Hob. IV:7 in G Major: Adagio’ by Giovanni Antonini and Il Giardino Armonico2. "In deinen süsen Händen - Bach-Schubert", par Coline Dutilleul, mezzo, et Aurelia Visovan, piano (Fuga Libera)★★★★☆L’artiste. Le répertoire de la jeune mzeeo-soprano tournaisienne va de la Renaissance à la musique contemporaine, avec une prédilection pour le lied, la mélodie française et l’oratorio. Ses atouts? Un timbre lumineux et une émotion qui tient de l’eau vive.Notre avis. Il y a quatre ans, son premier récital discographique, "Licht in der Nacht", révélait une écorchée vive, à l’hypersensibilité bouleversante. Depuis, l’envol de sa carrière à l’opéra et au disque a transformé l’essai. Ce nouvel album, qui fait sien des lieder de Schubert, est une évidence. Autour de la mélancolie et de la mort "envisagées, dit-elle, comme des états intérieurs", cette sélection, entrecoupée de pièces de Bach par la pianiste Aurelia Visovan, interpelle autant par sa puissance émotive que par l’intelligence habitée de l’interprétation."Chez Schubert, mourir n’est pas toujours disparaître; c’est se fondre dans la nuit, dans un ailleurs où la douleur se dissout", souligne la cantatrice dans un livret qu’elle a écrit comme elle chante. À fleur de peau.SCHUBERT // 'Abendstern, D. 806' by Coline Dutilleul and Aurelia Visovan3. "Organ music from the low countries", par Bernard Foccroulle à l'orgue (Ricercar)★★★★☆L’artiste. Ancien directeur de la Monnaie et du Festival d’Aix-en-Provence, Bernard Foccroulle poursuit une carrière de compositeur et d’organiste. Il a plus de cinquante albums à son actif, dont les intégrales pour orgue de Bach et de Buxtehude.Notre avis. Au début du XVIIᵉ siècle, la cour de Bruxelles sous les archiducs Albert et Isabelle attire certains des plus grands compositeurs organistes de l’époque, notamment les Anglais Peter Philips et Peeter Cornet. Le programme retenu par Foccroulle mêle habilement de glorieuses œuvres liturgiques (Salve Regina, Regina Caeli…) à des fantaisies, préludes et toccatas, typiques de cet orgue baroque franco-flamand en train de naître. Habitué des enregistrements sur instruments d’époque, Foccroulle a retenu trois orgues du XVIIᵉ siècle, dont celui du Grand Béguinage de Louvain, superbe exemple de la facture flamande de cette époque. Une exploration qui, même pour les férus d’orgue, a valeur de découverte, sous les doigts d’un organiste dont le talent s’exprime autant dans le choix de la registration, superbe, que de l’interprétation, tout en rigueur et en subtilité.Face B3 albums jazzPar Dominique Simonet1. "We Dream", par Lakecia Benjamin au saxophone (Artwork Records)★★★★☆L'artiste. New-yorkaise dans l’âme, Lakecia Benjamin a grandi dans Washington Heights, quartier de l’île de Manhattan à forte connotation dominicaine. Formée à l’école du gospel, de la soul et du R&B, la saxophoniste navigue avec aisance dans tous les styles pour forger le sien.Notre avis. Du beau monde! Terence Blanchard, Hiromi Uehara, Chris Potter, Jeff "Tain" Watts, Bilal, Tiarra "Tank" Ball, Kassa Overall: au vu de ses nombreux invités, Lakecia Benjamin est un pôle d’attraction incontestable. Encore faut-il exploiter cet apport extérieur d’énergie à bon escient, comme le fait "We Dream", sixième album de la saxophoniste alto.La New-Yorkaise fait partie de ces musiciens qui, tout en respectant la tradition, n’hésitent pas à la bousculer. Ici, post-bop, spoken word, jazz modal coltranien, fusion funk, soul et hip-hop font bon ménage. Au sax alto, elle peut se montrer aussi suave que rageuse, toujours ensorceleuse. Lakecia Benjamin l’avoue: elle veut devenir une force de la lumière dans ces temps obscurs. Sa musique porte en elle un monde meilleur.Lakecia Benjamin - Flame Keeper (Live Studio Session)2."Common Ipseity", par Manuel Hermia au sax et au bansurî (Igloo / Collectif Thöz)★★★★☆L'artiste. Né à Rocourt le 9 novembre 1967, Manuel Hermia est un infatigable explorateur de la musique et un improvisateur hors pair. Il est aussi l’auteur de la théorie des rajazz, contraction de râga et jazz, combinant la musique modale indienne et la musique tonale.Notre avis. Avec cet album, on danse sur un volcan! Le titre, "Common Ipseity", met sous tension le collectif et l’individu, l’ipséité, "ipse", "soi" en latin. Pour le deuxième épisode de sa série d’albums numériques "One Night Stand" (coup d’un soir), Manu Hermia, sax, bansurî, a réuni Théo Zipper, basse électrique préparée, et le batteur Diogo Alexandre. Un soir donc, au bar africain L’Horloge du Sud à Bruxelles. Là, c’est à une orgie d’improvisation collective que l’on est invité, une ode à la création instantanée et volcanique."Sea of Uncertainties", "Through the Mist", "Tormented Kinship": ces trois titres révèlent également l’état d’âme des musiciens, celui du temps présent. Esprit de Frank Zappa, es-tu là? Free jazz, free rock, orientalisme, orage et désespoir, "Common Ipseity" prend alors la dimension d’un manifeste en faveur de ce qui est le plus menacé: la liberté.hermia+zipper+alexandre__common ipseity__live3."Feebles, Fables And Ferns", par Mick Goodrick à la guitare et Fred Hersch au piano (ECM/Outhere)★★★★★L'artiste. L’un des plus grands guitaristes du jazz moderne, Mick Goodrick (1945-2022) a joué et enregistré avec Gary Burton, Steve Swallow et le Liberation Music Orchestra de Charlie Haden. Consacrant la majeure partie de sa vie à l’enseignement, il a très peu œuvré sous son nom.Fred Hersch, Mick Goodrick - Feebles, Fables and FernsNotre avis. Un album sur l'art de la conversation... Venant étoffer avec bonheur une discographie par trop succincte, "Feebles, Fables And Ferns" (Fragilités, Fables et Fougères) a été enregistré de manière très libre et improvisée en 1988, au Classic Sound Studio aménagé par le pianiste Fred Hersch dans son loft new-yorkais.Ce disque est une splendeur, un chef-d’œuvre d’attention réciproque, de tact et d’audace discrète. La fluidité mélodique de Mick Goodrick, qui n’est pas sans rappeler celle de Philip Catherine, se déploie en lignes claires, entrelacées avec celles du piano de Fred Hersch.Pour ce dernier, ces séances résultent d’une "écoute mutuelle profonde et constante". C’est tout à fait cela. Jazz de chambre raffiné, cette musique est loin de toute démonstration virtuose et égotiste. Aucune compétition entre Goodrick et Hersch, aucun défi à relever, à part celui de la beauté en toute complicité.