La sélection musicale de la rédaction fait dialoguer classique et jazz à travers six albums marquants d’août: grands interprètes, redécouvertes, relectures audacieuses et rencontres inattendues.Face A3 albums classiquesPar Stéphane Renard1. "Sir! Elgar / Bruch / Britten" – Astrig Siranossian / Nathanaël Gouin / London Symphony Orchestra (Alpha Classics)★★★★★L’artiste. La Française Astrig Siranossian, 38 ans, a prétendu un jour avoir choisi le violoncelle "parce qu’il se joue assis"! Choix judicieux pour cette surdouée, qui donna ses premiers concerts avant 10 ans, passa par la Chapelle et le Concours Reine Elisabeth et aligne une discographie peu banale, de Bach à l’Arménie. L’Echo avait fait de son "Duo Solo" l’un des disques de l’année 2022.Notre avis. Couplage original pour cet album qui réunit le Concerto d’Elgar et son célébrissime adagio introductif, l’exigeante sonate de Britten composée pour Rostropovich et le "Kol Nidrei" de Bruch, "l’une des plus belles œuvres pour violoncelle", selon Astrig Siranossian.La violoncelliste captive par une lecture puissante mais fluide, avec juste ce qu’il faut de vibrato pour émouvoir chez Elgar, emporter chez Bruch et interpeller chez Britten. Qu’il chante joliment, cet archet qui mord la corde avec une brûlante évidence! Et qu’il livre d’inépuisables couleurs, ce magnifique Gagliano de 1765. Un album aussi brillant qu’émouvant, porté par l’éclatante complicité du London Symphony Orchestra."Sir! Elgar / Bruch / Britten" – Astrig Siranossian / Nathanaël Gouin / London Symphony Orchestra (Alpha Classics)2. "Le violon de Rameau" – Théotime Langlois de Swarte / William Christie (Harmonia Mundi)★★★★☆Les artistes. Un album, deux générations. Au clavecin, l’octogénaire William Christie, pionnier de la musique baroque. Au violon, le trentenaire Théotime Langlois de Swarte, l’un des musiciens les plus marquants de la scène actuelle.Notre avis. De Jean-Philippe Rameau, compositeur majeur du XVIIIᵉ siècle, on a surtout retenu les œuvres lyriques et les pièces pour clavecin. Mais on oublie qu’il fut aussi un excellent violoniste.Pour ce concert à deux, Christie et Langlois de Swarte ont puisé dans la production lyrique de Rameau – les variations du violoniste sur l’air des "Sauvages" sont enivrantes. Mais ils ont aussi convié, et c’est la force du disque, plusieurs de ses contemporains : Aubert, Dauvergne, Bordet et d’autres illustres violonistes qu’il côtoya. Leur production, souvent virtuose, méritait cette redécouverte. Le résultat offre un dialogue intime et prenant, entre envolées ardentes et tendres pastorales.[PARUTION] Rameau | Tambourins | Le violon de Rameau | Théotime Langlois de Swarte, William Christie3. "Schubert – Die schöne Müllerin" – Georg Nigl / Alexander Gergelyfi (Alpha Classics)★★★★☆L’interprète. Né à Vienne, Georg Nigl est l’un des barytons les plus célébrés de sa génération. Son parcours exceptionnel et la diversité de ses registres lui ont valu de nombreux prix, saluant notamment une remarquable sensibilité à la rhétorique.Notre avis. Schubert ne connaissait pas le grand piano à queue moderne: il composait sur un pianoforte, voire un piano "carré", dont les cordes étaient disposées dans un boîtier rectangulaire. Très répandu à Vienne, l’instrument possède une sonorité à mille lieues de celle de nos pianos actuels.C’est pourtant avec ceux-ci que l’on accompagne le plus souvent "La Belle Meunière". Cet album de Georg Nigl invite à oublier nos certitudes. Son complice est ici un "Tafelklavier", et le résultat a valeur de révélation. Le texte prend tout l’espace, porté par la sonorité sèche d’un instrument peu puissant mais aux timbres riches et déroutants. Passé la surprise, on se laisse capturer par une interprétation – et une diction – qui rendent à la poésie allemande toute son expressivité. Les amateurs de Lieder vont adorer."Schubert – Die schöne Müllerin" – Georg Nigl / Alexander Gergelyfi (Alpha Classics)Face BFace BPar Dominique Simonet1. "With Every Breath I Take" – Cécile McLorin Salvant / Metropole Orkest / Darcy James Argue (Nonesuch / Warner Music)★★★★★L’artiste. Chanteuse et musicienne, Cécile McLorin Salvant collectionne les honneurs depuis sa victoire au concours de jazz vocal Thelonious Monk en 2010. Aujourd’hui auréolée de trois Grammy Awards pour autant d’albums, elle s’affirme autant qu’elle s’affine au fil de sa discographie.Notre avis. Briguerait-elle le thème principal d’un prochain James Bond qu’elle ne s’y prendrait pas autrement. Pour la première fois, la chanteuse et compositrice plonge dans l’univers du grand orchestre, avec le versatile Metropole Orkest de la radio néerlandaise.C’est peu dire que Cécile McLorin Salvant surnage dans cette masse orchestrale, face au poids de certains standards et aux codes de la comédie musicale. Mise en valeur par les arrangements de Darcy James Argue, elle flirte avec les clichés du genre sans jamais y céder tout à fait. De la puissance absolue au souffle confident et sensuel, sa formidable virtuosité n’est jamais une fin en soi: elle sert les émotions nées de titres que sa mère lui chantait ou qui lui rappellent des êtres chers disparus."With Every Breath I Take" – Cécile McLorin Salvant / Metropole Orkest / Darcy James Argue (Nonesuch / Warner Music)2. "Monk Meditation" – Jon Batiste (Verve / Universal Music)★★★★☆L’artiste. Golden Globes, Grammy Awards, Oscar: à 39 ans, Jon Batiste est champion toutes catégories. Musicien, homme de médias et acteur, le Néo-Orléanais s’est lancé l’an dernier dans une série d’albums en piano solo. Il vient d’un coup d’en publier trois: "Black Mozart", "Monk Movements" et "Monk Meditation".Notre avis. De cette trilogie, "Monk Meditation" est le plus prenant. Relire Mozart au filtre afro-américain est aussi impressionnant que d’amener la Cinquième de Beethoven à Congo Square. Mais si, pour Jon Batiste, la proximité avec les grands maîtres classique et romantique paraît évidente, celle qui le lie à Thelonious Monk semble plus proche, plus intime.Cette complicité par-delà l’espace et le temps donne toute sa magnificence au disque. Batiste aborde avec une grande sensibilité "Monk’s Mood", "Reflections" ou "Crepuscule with Nellie". Complétés par quelques improvisations très inspirées, ces classiques revisités à la manière impressionniste, parfois répétitive, lèvent à leur façon un coin du voile sur le mystère Monk.Jon Batiste plays selections from new "Black Mozart" album3. "Joyce & Tutty Moreno JID 027" – Joyce Moreno / Tutty Moreno / Adrian Younge (Jazz Is Dead)★★★★☆Les artistes. Longtemps connue sous son seul prénom, la guitariste et chanteuse Joyce Silveira Palhano de Jesus est une personnalité marquante de la musique brésilienne, où elle défend depuis toujours un point de vue féministe. Elle signe ici ce projet avec son mari, le percussionniste Tutty Moreno, et le producteur Adrian Younge.Notre avis. À l’origine, cet album devait se faire en trio avec le légendaire pianiste brésilien João Donato. Son décès en 2023, à 88 ans, a brutalement interrompu le projet. Relancé par Adrian Younge, cofondateur du label Jazz Is Dead, ce disque de samba-jazz sort résolument des sentiers battus.Chantée – voire récitée – en portugais du Brésil ou en anglais, cette musique a priori entraînante se teinte par moments d’une nonchalance presque inquiétante. Une forme d’innocence perdue, reflet d’une époque comme des circonstances de l’enregistrement. "Janeiro" et "Sorria de Novo" retrouvent davantage de légèreté. Richement orchestré, cet album qui casse les codes est porté par la voix mezzo-soprano claire et chaleureuse de Joyce et par les percussions au groove tout en finesse de Tutty Moreno.