La sélection musicale de la rédaction fait dialoguer classique et jazz à travers six albums marquants de juillet: relectures audacieuses, jeunes interprètes, figures tutélaires et rencontres inattendues.Face A 3 albums classiquesPar Stéphane Renard1. "Marc-Antoine Charpentier, Actéon" – par Nicolas Achten – Scherzi Musicali (Ricercar)★★★★☆L’artiste. Chanteur baroque, joueur de luth, de clavecin et de harpe, le Bruxellois Nicolas Achten est un expert incontesté de la musique ancienne. Sa discographie à la tête de son ensemble Scherzi Musicali célèbre avec brio le XVIIe siècle.Notre avis. C’est en 1684, dans le foisonnement musical du Grand Siècle, que voit le jour "Actéon", une pastorale d’une grande délicatesse composée par Marc-Antoine Charpentier. Cette courte tragédie en musique n’a rien perdu de son pouvoir de séduction. L’enregistrement de Nicolas Achten – quelques voix solistes, deux violons, deux flûtes et une basse continue – propose pour la première fois les deux versions de la partition que nous a laissées Charpentier. Les mélomanes percevront les nuances, notamment vocales.Mais ce qui prime avant tout, c’est la réussite globale de l’interprétation, portée par un ensemble qui excelle dans ce répertoire aux harmonies audacieuses. Quant à la déclamation en français du XVIIᵉ siècle, elle est l’ultime séduction de cette pièce ouvragée avec le soin des grands maîtres baroques. Difficile d’y résister.'Charpentier: Actéon' by Scherzi Musicali and Nicolas Achten2. "Beethoven – Symphony n°5" par Laurence Equilbey – Insula Orchestra & Camerata (Harmonia Mundi)★★★★☆L’artiste. Fondatrice du chœur Accentus en 1992 avec lequel elle connut ses premiers succès, Laurence Equilbey créait en 2012 l’Insula Orchestra. À sa tête, elle fait redécouvrir des compositrices négligées et fréquente volontiers les territoires peu fréquentés.Notre avis. Encore la "Cinquième" de Beethoven ? Oui, mais… Avec son projet "Beethoven Extended", Laurence Equilbey lui redonne une dimension historique en l’interprétant avec un double orchestre, en l’occurrence l’Insula Orchestra et l’Insula Camerata.Si la première de la "Cinquième symphonie" a été donnée en 1808 avec une cinquantaine de musiciens, cet effectif allait doubler, voire tripler, au cours du siècle lors de grands festivals. Non seulement sans trahir la partition mais en lui donnant de surcroît une ampleur saisissante.Cette approche, qui interpelle dès l’ouverture, aurait pu n’être anecdotique parmi la pléthore d'interprétations de ce tube. Mais Equilbey révèle au contraire de nouvelles respirations et de nouvelles couleurs dans une œuvre archiconnue dont on (re)découvre tant les raffinements chambristes que les tutti saisissants.Symphony No. 5 in C Minor, Op. 67 (Arr. for Double Orchestra by Laurence Equilbey): I. Allegro...3. "Mozart – Pianos concertos n°1 et 27 & Clarinet concerto" par Mishka Rushdie Momen – Blaz Sparovec – ORF Wien (Alpha Classics)★★★★☆Les artistes. Réalisée en collaboration avec la Fondation Orpheum, la série "Next Generation" du label Alpha Classics a choisi d’enregistrer l’ensemble des concertos de Mozart avec de jeunes musiciens. Ici Mishka Rushdie Momen au piano, Blaz Sparovec à la clarinette. Choix d’excellence.Notre avis. Ce 15e volume propose un jumelage inhabituel. Il réunit le premier concerto pour piano de Mozart, le "n°1 KV 37" écrit à 11 ans, et son dernier, le "n°27 KV 595", composé en 1791, onze mois avant sa mort. Le premier est encore naïf mais déjà tellement mozartien, alors que l’ultime, lui, maîtrise tous les codes de la maturité.Un bond de trente ans que complète le superbe concerto pour clarinette. On ne peut que saluer cette volonté de faire émerger de jeunes talents plus que doués, accompagnés par l’excellent ORF Radio Symphonieorchester de Vienne et son chef Howard Griffiths. Un album à oser, parce que loin d’un marketing tapageur et d’autant plus proche de la musique à l’état pur. Face B3 albums jazz Par Dominique Simonet 1. "Daedalos" par Pierre Vaiana, Mathieu Robert et Fabian Fiorini (Igloo IGL401)★★★★☆Les artistes. À eux trois, ils représentent trois générations de jazzmen belges. Pour ce projet, Pierre Vaiana et Mathieu Robert jouent exclusivement du saxophone soprano, tandis qu’au piano, Fabian Fiorini équilibre le paysage sonore.Notre avis. La formule à deux saxophones soprano et un piano est bien sûr originale et sans doute unique, qui ouvre tout un espace de possibilités. À la composition, Pierre Vaiana et Mathieu Robert s’y entendent pour défricher de nombreuses pistes, rejoints en studio par un Fabian Fiorini les découvrant au moment même, dans l’instant!Entre musiques actuelles, jazz et touches orientales, "Daedalos" marie les timbres et les vibrations en privilégiant ce que Pierre Vaiana appelle "un temps long", faisant l’impasse sur la section rythmique pour ouvrir grand l’espace sonore. Contrairement au dédale, lieu muré présentant plusieurs options de chemins, le labyrinthe ouvre une voie unique où il n’y a pas lieu de se perdre, mais plutôt de se retrouver soi-même."Daedalos", "Twister"2. "Winter Songs", par Steve Swallow (ECM 2879/Outhere)★★★★★L’artiste. L’un des maîtres de la basse moderne, forgé notamment au sein du big band avant-gardiste de George Russell et passé très vite à l’électrique, ce New-Yorkais de 85 ans a partagé 32 ans de sa vie avec la pianiste, compositrice et chef d’orchestre Carla Bley, décédée en 2023.Notre avis. Un an après le décès de sa compagne de longue date, Steve Swallow entre au studio new-yorkais Sear Sound, sur la 48e rue Ouest, à la tête d’un sextuor composé d’éléments de confiance comme Chris Cheek au saxophone ténor, Mike Rodriguez à la trompette et Steve Cardenas à la guitare. C’est le premier album à son nom depuis plus d’une décennie, et le bassiste y montre un talent fou pour la composition.On regretterait presque qu’il ne se mette pas plus en avant, mais Steve Swallow privilégie la complicité et l’interaction au sein de ce petit combo aux allures post-bop classiques, mais qui ne le sont pas tant que ça en réalité. Disque de la rédemption, tout en finesse harmonique et en swing subtil, "Winter Songs" est de toutes les saisons.3. "Sangam & Friends" par Charles Lloyd (Blue Note/Universal Music)★★★★☆Les artistes. Le saxophoniste et flûtiste Charles Lloyd a collaboré depuis le début des années 2000 avec le percussionniste indien Zakir Hussain (1951-2024). En 2004, le duo s’associait au batteur américain Eric Harland pour former le puissant trio Sangam, dont l’album parut chez ECM en 2006.Notre avis. En 2009, le trio Sangam a participé au concert "A Homage to Abbaji", donné à Bombay en mémoire du joueur de tablas Alla Rakhan, père de Zakir Hussain et ancien compagnon de route de Ravi Shankar. Sur scène, puis au studio Nirvana, le trio a été rejoint par des joueurs de flûte bansuri, vièle à archet sarangi, luths sitars y compris électrique, claviers, ainsi que par le chanteur carnatique Vijay Prakash.C’est dire si Charles Lloyd est dans son élément, entouré de virtuoses comme pas possible, et qui osent! Avec un naturel confondant, jazz modal et râgas fusionnent en rythmes syncopés et improvisations collectives, le tout dans des crescendos hallucinants et de fascinants diminuendos. Dialogue musical de haut vol, ce dernier hommage à Zakir Hussain est ainsi une invitation à la transe comme à la méditation, à la hauteur du personnage. The Monk and The Mermaid - The Voice Of Charles Lloyd - Full Documentary
De Nicolas Achten à Charles Lloyd, nos 6 coups de cœur classiques et jazz du mois
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