Le pourcentage change selon le millésime. "Le style Gaja, c’est exprimer le vignoble le mieux possible. Mais au chai, avec différents types de fûts et de pressurages, il existe des centaines de façons d’élever le niveau de qualité. Nos raisins se font dans la vigne, notre vin se construit au chai", glisse-t-elle, non sans malice, en référence à l’adage voulant que le bon vin ne se fasse qu’à la vigne.Gaja au fil des années◆ 1859: Giovanni Gaja ouvre l’Osteria del Vapore à Barbaresco et vend, dans son auberge chaleureuse, du vin autoproduit à partir de raisins achetés, au fût et au litre.◆ 1905: Son fils Angelo épouse Clotilde Rey, femme ambitieuse et brillante, qui marquera profondément son mari et sa descendance. Sous son impulsion, Gaja achète ses premiers vignobles. Leur fils aîné est baptisé Giovanni, comme le grand-père, une tradition toujours respectée. Il se concentre sur la production de barbaresco et étend le domaine avec les grands crus Sorì Tildìn, Costa Russi, Sorì San Lorenzo et Darmagi. Son vin devient une référence en Italie.◆ 1996: Angelo Gaja, représentant de la quatrième génération, prend une décision controversée: retirer trois de ses cuvées parcellaires les plus prestigieuses de l’appellation Barbaresco DOCG pour les commercialiser sous l’étiquette Langhe DOC. Ce choix lui permet d’ajouter un peu de barbera au nebbiolo afin d’apporter davantage de fruit au vin.◆ 2004: L’aînée, Gaia, rejoint l’aventure et devient le visage international de l’export. Elle contribue à ce qu’en 2013, les trois vins de prestige réintègrent la DOCG, en travaillant exclusivement le nebbiolo.◆ 2026: Aujourd’hui, Gaja possède 270 hectares de vignes répartis dans toute l’Italie: en Barbaresco DOCG (Barbaresco et Treiso), en Barolo DOCG (Serralunga d’Alba et La Morra), à Montalcino (Pieve Santa Restituta), à Bolgheri (Ca’ Marcanda), en Sicile (projet IDDA) ainsi qu’en Alta Langa (Trezzo).Lire aussiAlors que le nebbiolo domine toujours la région des Langhe, la famille Gaja mène, en altitude, des expérimentations ambitieuses autour des vins blancs de qualité.© Courtesy of GajaDu vin dans les nuagesÀ Trezzo, la moitié des parcelles est plantée de chardonnay et de sauvignon blanc. L’intérêt du projet réside avant tout dans la diversité des autres cépages, souvent plus confidentiels: timorasso, riesling, pinot bianco, viognier, erbaluce et aussi manzoni bianco, croisement atypique entre riesling et pinot bianco. "Ici, il y a peu d’attentes, et c’est précisément ce qui ouvre la porte à l’expérimentation", poursuit Gaia Gaja.Les résultats intriguent. Nous goûtons ainsi un Alteni di Brassica 2023 (prix indicatif: 156 euros), un 100% sauvignon blanc. Le nez est épicé, avec une pointe de fleur de sureau. En bouche, l’acidité vibre. "2023 a été une année particulièrement difficile, avec une météo extrêmement changeante, d’où une maturation en "stop-and-go". Malgré tout, pour la première fois depuis des années, nous avons maintenu le degré d’alcool à 12,5%, grâce à l’assemblage avec 60% de vins provenant de l’Alta Langa", précise-t-elle.Le Roi et la ReineQu’un pari aussi audacieux, produire un vin blanc tranquille dans une région surtout connue pour ses effervescents, vienne de Gaja n’a rien d’étonnant. Le domaine, entre les mains familiales depuis cinq générations, a acquis ces dernières décennies un véritable statut culte. Sa marque de fabrique: des décisions souvent radicales, à rebours des codes de la vinification traditionnelle.On le doit avant tout à l’énigmatique Angelo Gaja, père de Gaia. Nous rencontrons ce vigneron âgé de 86 ans dans le château du domaine à Barbaresco, un bâtiment du XVIIe siècle magnifiquement restauré, au cœur d’un village pittoresque des Langhe. S’ensuit un long flot de pensées, en anglais et en français, sans pause. Son charisme et sa curiosité sont ses grandes forces. "Personne ne veut lire le journal après lui", sourit son fils Giovanni. "Il manque forcément des passages entiers ou des pages. Et il en lit huit par jour, de l’extrême gauche à l’extrême droite sur le plan idéologique."Lire aussiAngelo Gaja est devenu iconique pour avoir, presque à lui seul, placé le Barbaresco DOCG sur la carte internationale, en misant sur la qualité, l’artisanat et une stratégie de vente habile auprès des restaurants italiens aux États-Unis. "Dans les années 1970, on associait surtout le vin italien aux bouteilles entourées de paille. Barolo commençait à se faire un nom, mais, dans la plupart des pays d’Europe amateurs de vin, on ne jurait que par la France. Aux États-Unis, il n’existait pas encore de grande culture du vin. J’y ai vu une opportunité. Mais pour faire découvrir le barbaresco à de nouveaux clients, un goût auquel ils n’étaient pas habitués, je voulais d’abord les mettre en confiance avec quelque chose qu’ils connaissaient. J’ai donc produit, contre l’avis de mon père, du cabernet sauvignon sur nos terres. Si je pouvais montrer à l’international quel était notre style de cabernet sauvignon, ils seraient aussi curieux de découvrir notre style de nebbiolo, un cépage très sensible au terroir, qui ne s’épanouit que dans des conditions de sol et de climat très spécifiques", confie-t-il.La suite appartient à l’histoire. Le nebbiolo, dont la surface plantée reste minuscule à l’échelle mondiale, à peine 7.000 hectares, dont 5.000 dans le Piémont, donne deux des vins italiens les plus célèbres: le barolo, robuste, et le barbaresco, plus élégant. Deux cuvées souvent décrites comme "le roi et la reine" du vin italien. Des vins capables d’une très belle évolution en bouteille, recherchés par de nombreux collectionneurs pour leur potentiel de garde.Lire aussiConséquence directe: les prix des grands crus de Gaja se sont envolés. Les premières bouteilles démarrent autour de 60 euros pour un Sito Moresco. Mais, pour des crus comme Sorì San Lorenzo, Costa Russi ou Sorì Tildìn, les tarifs atteignent aisément plusieurs centaines d’euros la bouteille. Certains millésimes rares dépassent même 1.000 euros sur les marchés internationaux.Ironie du sort: Angelo Gaja dit s’être nourri d’une phrase de sa grand-mère Clotilde Rey, la matriarche de la famille: "Un artisan se laisse guider par la passion, pas par des objectifs commerciaux." "Même si elle n’avait pas de formation dans le vin, elle nous a poussés à ne jamais transiger sur la qualité", souligne-t-il.Du respect pour les femmesSi Angelo Gaja demeure le pivot intellectuel et visionnaire de la maison, les décisions stratégiques se prennent avec son épouse Lucia et leurs trois enfants. Et si la succession se passe sans heurts, Giovanni y voit d’abord une affaire de respect mutuel entre générations. Il suffit, dit-il, de regarder certains noms de cuvées, comme la célèbre cuvée blanche de prestige Gaia & Rey (composition: 100% chardonnay, Langhe DOC, à partir de 277 euros) ou Sorì Tildìn, tendre clin d’œil à Clotilde (composition: 100% nebbiolo, Barbaresco DOCG, à partir de 700 euros). "Nous savons, en tant que jeune génération, que nous ne sommes là que grâce aux quatre générations qui nous ont précédés. Mais il faut aussi que l’ancienne génération nous laisse de l’espace. Quoi qu’il arrive, mon père tient quand même un dossier "I told you so" pour nous confronter ensuite à nos erreurs." (rires)Ultra moderne, le chai de l’Alta Langa – conçu par feu Giovanni Bo – s’impose comme un geste architectural fort dans le paysage piémontais.De son côté, Gaia dit n’avoir jamais ressenti la moindre résistance en tant que femme: "Il est évident qu’aujourd’hui, les femmes obtiennent plus de respect qu’avant dans le monde du vin. Mais j’ai aussi eu la chance de grandir dans une famille où mon père a toujours considéré ses filles comme des héritières à part entière."Un jour, Angelo ne sera plus là. N’ont-ils pas peur d’avoir à porter un tel héritage? "Non", sourit Giovanni. "Des gens comme mon père ne naissent qu’une fois tous les cinquante ans. Se comparer à lui n’a aucun sens. Et il ne nous a pas élevés dans cette idée. Nous devons rester fidèles à nous-mêmes. C’est la seule façon de continuer à produire les vins du futur."Les vins Gaja sont importés en Belgique par www.youngcharly.com. On les retrouve aussi sur la carte des vins de restaurants belges parmi lesquels Zilte, Boury, Hof van Cleve, Komaf, d’Eugénie à Émilie et L’Air du Temps.Lire plusBruxelles: 4 restaurants incontournables selon notre critique culinaire Badi à Saint-Gilles: l’ex-bar à cidre devenu restaurant gastro décontractéRestaurant Auffo, à Marseille: une cuisine personnelle, tout juste étoilée
Crise climatique: Gaja, l’icône du vin italien prend de l’altitude
Comment un domaine viticole peut-il échapper au réchauffement climatique? En se réfugiant dans les montagnes. Gaja a bâti un chai ultra-moderne en altitude, dans le Piémont.







