"Garder le rythme", illustre-t-elle avec naturel lorsqu’on lui demande à quand remonte son dernier coup d’éclat. "Hier, j’ai encore organisé un barbecue coréen pour des amis. Très simple: vous posez une belle pièce de steak et quelques travers de porc sur le gril, puis vous complétez avec une salade de concombre, du kimchi, une sauce gochujang bien relevée (préparée à partir de pâte de piment), et une salade de germes de haricots mungo ou de pousses de soja. J’ai simplement tout disposé sur la table: pas d’assiettes compliquées. Je pense que l’allure d’une table généreusement garnie produit déjà énormément d’effet quand on reçoit. Les gens veulent toujours en faire trop."Lire aussiDepuis qu’Alison Roman est devenue mère l’an dernier, les amuse-bouches sont passés à la trappe: "Quand on vient chez moi, on passe directement à table"© Chris BernabeoSabato: Les recettes sont-elles devenues trop compliquées ces dernières années?Alison Roman: "Pas les miennes." (rires) "Oui, je pense que la cuisine est devenue de plus en plus un divertissement. Comparez ça aux films: avant, ils étaient beaux dans leur simplicité; aujourd’hui, on ajoute partout des explosions et des images d’animation numériques, sans que cela apporte grand-chose. Moi, je préfère l’approche sobre."Vous allez, dans votre livre, jusqu’à défendre de simples chips comme amuse-bouche à l’apéritif. Vous les servez toutefois avec un dip à l’oignon et du caviar."C’est ce mélange du haut et du bas de gamme qui rend la chose si intéressante. Un autre de mes favoris, ce sont les radis avec du bon beurre: un élément élève l’autre. Un beau gigot d’agneau peut briller à côté de simples pommes de terre; des olives peuvent apporter une touche supplémentaire à un pilon de poulet. Inutile que ce soit cher ou "fancy" pour avoir un air de fête. Et, pour être très claire, n’allez surtout pas vous contenter d’ajouter du caviar partout. Donnez-moi un fenouil rôti avec des graines de fenouil et des câpres, et je suis aux anges."Lire aussi© Chris BernabeoVotre livre est aussi une déclaration d’amour au placard à provisions. Ces dernières années, un cellier bien garni et bien organisé semble être devenu le nouveau symbole de statut social."Tout simplement parce que cela vous facilite la vie. Si votre placard est vide, vous êtes davantage tenté de commander quelque chose ou d’aller au restaurant. Quand vous avez tout sous la main pour cuisiner, la tentation devient moindre. Et, moi, ça me stimule: si j’ai une boîte de pois chiches, des épices, de l’huile d’olive et du yaourt, j’en fais quelque chose de bon. Les contraintes stimulent la créativité."L’anchois semble y être indispensable: nous avons compté le mot plus de 130 fois dans votre livre. Peut-on dire que c’est votre ingrédient préféré?"Oui, tout à fait. L’anchois est vraiment méprisé. En Europe, vous mangez peut-être beaucoup de poisson; en Amérique, c’est bien plus compliqué. On peut glisser de l’anchois dans presque tout, sans même que les invités s’en aperçoivent. Cela apporte une profondeur incroyable! Pour moi, c’est le caméléon des ingrédients."Alison Roman, la femme qui a appris à son peuple à manger des anchois."Je ne peux pas m’attribuer tout le mérite. Enfin... une partie du crédit, certainement." (rires)Tout le monde n’est évidemment pas aussi aguerri derrière les fourneaux. Selon vous, ce n’est pas une raison pour ne pas s’y mettre?"Encore moins avec l’été qui approche. À cette période, les ingrédients sont tellement frais, tellement pleins de saveurs, que vous n’avez plus besoin d’en faire trop. Prévoyez un élément central, comme une pièce de viande grillée ou un gigot d’agneau braisé, puis alignez toute une série de légumes sur la table. L’hiver demande bien davantage de cuisine, parce qu’il y a moins de produits disponibles. En été, sur les marchés fermiers, vous trouvez les meilleurs produits. Dans le livre, j’écris, par exemple, sur les salades de tomates: trois façons de rendre des tomates plus savoureuses, avec des ingrédients que vous avez probablement déjà dans votre placard. C’est davantage un concept qu’une recette."Lire aussi© Chris BernabeoVous êtes devenue mère l’an dernier. Cela a-t-il changé votre façon de cuisiner?"J’ai simplement moins de temps. Et je planifie plus qu’avant. La première chose que j’ai supprimée, ce sont les amuse-bouches; y compris les chips. Si vous venez chez moi, on passe directement à table. Je n’ai pas le temps de préparer des amuse-bouches, et surtout: je n’ai pas le temps de les manger. Je me demande aussi plus souvent: est-ce que je peux donner ça à Charlie? Du coup, j’assaisonne peut-être un peu moins ou je dispose les herbes et les épices à part. Avant, je faisais simplement ce que je voulais; maintenant, je dois penser à quelqu’un d’autre. Si je prépare du poisson, j’en prends la moitié. En même temps, je fais de petites galettes de poisson pour lui." (rires) "Appelez ça être multitâche."Quand vous êtes invitée, arrivez-vous à vous détendre? Ou vous vous dites: moi, j’aurais fait autrement?"J’essaie de me détendre, parce que je n’ai pas le contrôle. En même temps, quand on m’invite, je demande toujours si je peux aider. J’aime avoir une tâche, pouvoir contribuer. Ça ne part jamais d’un jugement du genre: "Je sais que je peux faire mieux". C’est plutôt l’envie d’offrir mon aide pour accompagner le bon déroulement de la soirée."Et, vous, supportez-vous des aides en cuisine?"Aujourd’hui, je demande plus souvent de l’aide, oui. Pas forcément pour cuisiner, plutôt pour tout ce qui est utile au dîner. "Peux-tu déjà mettre la table?" En vieillissant, j’ai compris que je ne devais pas tout faire moi-même." (rires) "Cela dit, lâcher prise n’est pas simple. En cuisine, je le fais rarement. Je ne vous confierai pas la responsabilité de faire une sauce ni d’assaisonner quelque chose si je ne vous fais pas confiance."Où se trouve, pour vous, la beauté d’un dîner?"Ça nous apprend à être dans l’instant présent. Et il y a trop peu de moments où nous le faisons encore. Souvent, on est seuls, on regarde nos téléphones, on lit les infos, on scrolle sur Instagram, on vérifie nos mails. Quand on est avec d’autres, en revanche, c’est l’une des manières les plus simples, et peut-être la meilleure, d’être vraiment dans l’instant. Si les invités ressentent ce relâchement, ce soulagement, cette détente, alors je suis satisfaite. Bien sûr, il faut que la cuisine soit bonne. Mais si tout le monde est stressé, ça ne rattrapera pas grand-chose."Lire plusPili Collado expose l’art chez elle à Bruxelles, loin des codes des galeriesBadi à Saint-Gilles: l’ex-bar à cidre devenu restaurant gastro décontractéComment décrocher une étoile Michelin? Trois chefs donnent leurs conseils
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