DÉCRYPTAGE. Après Caracas et Téhéran, est-ce le tour de La Havane ? Entre blocus, inculpation de Raul Castro, sanctions ciblées et menaces d’intervention, la stratégie d’étranglement de Donald Trump place l’île communiste au bord de l’implosion.Après le Venezuela et l’Iran, l’opération Cuba de Donald Trump semble se préciser, entre intimidations et intox. L’île communiste située à 150 kilomètres des côtes de la Floride apparaît désormais comme la prochaine cible. Le président américain affirme qu’elle constitue « une menace exceptionnelle » pour la sécurité nationale des États-Unis. Et comme dans les moments précédant l’attaque du Venezuela, en janvier dernier, Washington a concocté un dispositif stratégique, mêlant sanctions économiques, intimidation militaire et pression politique et judiciaire, avec l’inculpation ce mercredi 20 mai de l’ex-président Raul Castro.Jamais depuis la crise des missiles de 1962, en pleine Guerre Froide, les tensions entre Washington et La Havane n’avaient atteint un tel paroxysme. D’un côté, une île privée de pétrole au bord de l’asphyxie économique. De l’autre, une administration américaine qui multiplie les leviers de contrainte, jusqu’à évoquer ouvertement l’hypothèse d’une intervention militaire.Une stratégie d étranglementSur le terrain, la situation s’est brutalement dégradée. Le blocus pétrolier imposé par Washington depuis janvier 2025 a plongé le pays dans une crise énergétique majeure. Les livraisons vénézuéliennes se sont interrompues après la capture de Nicolas Maduro par les États-Unis en début d’année. Cuba est aussi privée des exportations mexicaines en raison des menaces de Trump vis-à-vis de la présidente Claudia Sheinbaum. Résultat : l’île ne survit que grâce à des apports très ponctuels, comme l’arrivée exceptionnelle d’un pétrolier russe il y a quelques semaines.À La Havane, les coupures d’électricité peuvent atteindre vingt heures par jour. L’essence est rationnée, et, pour s’en procurer, les Cubains qui souhaitent circuler en véhicule motorisé doivent se tourner vers le marché noir, où le litre d’essence s’échange jusqu’à 10 euros. La colère monte, mais aussi l’angoisse, dans une population déjà fragilisée par des années de crise.La mise en garde de la CIADans ce contexte, Washington a durci encore le ton. Le directeur de la CIA, John Ratcliffe, s’est rendu à La Havane pour une rencontre exceptionnelle avec de hauts responsables cubains. Il les a mis en garde contre toute hostilité envers les intérêts américains. Cette visite inédite, marque un sommet dans la tension bilatérale, l’administration Trump exigeant de l’île qu’elle cesse de servir de refuge aux adversaires des États-Unis dans la région.Le département du Trésor a sanctionné le principal service de renseignement cubain ainsi qu’une dizaine de hauts responsables, dont le président de l’Assemblée nationale Esteban Lazo. Mais aussi plusieurs ministres, notamment de la Justice, de l’Énergie et des Communications, et des généraux de premier plan comme le chef du contre-espionnage militaire, Jose Miguel Gomez del Vallin. Sans oublier des institutions clés, telles que le ministère de l’Intérieur et la police nationale.Rubio charge Gaesa, Washington inculpe Castro« D’autres sanctions seront prononcées prochainement », a averti le secrétaire d’État Marco Rubio, américain d’origine cubaine et figure centrale de ceux qui visent un changement de régime à La Havane. Le 20 mai, date de l’indépendance cubaine de 1902, il a lancé une charge inédite contre le conglomérat d’État Gaesa, contrôlé par l’armée et accusé de dominer près de 70 % de l’économie cubaine. « Aujourd’hui, Cuba n’est pas contrôlée par une révolution, Cuba est contrôlée par Gaesa », a-t-il déclaré en espagnol, accusant les dirigeants castristes d’avoir « pillé des milliards de dollars » pendant que la population subit pénuries et coupures d’électricité.Les États-Unis agitent aussi le bâton judiciaire. L’ancien dirigeant Raul Castro, 94 ans, a été inculpé par le département de la Justice des États-Unis pour son rôle présumé dans la destruction de deux avions civils américains en 1996. Une démarche qui participe d’une stratégie globale de délégitimation du régime, comme cela avait été fait avec Caracas.La tentation du prétexte sécuritaireÀ cette pression économique et politique s’ajoute désormais une dimension sécuritaire. Selon des informations révélées par le média américain Axios, Cuba aurait acquis plus de 300 drones militaires, potentiellement fournis par la Russie et l’Iran. La Havane aurait envisagé de les utiliser contre la base américaine de Guantanamo, au sud-est de l’île. À Washington, ces éléments alimentent le discours d’une « menace croissante ».Mais à La Havane, on dénonce au contraire une construction narrative destinée à justifier une intervention. « L’hypothèse d’une attaque de Cuba contre les États-Unis n’a aucun sens », a ainsi déclaré l’ambassadeur cubain à l’ONU, accusant Washington de « fabriquer un prétexte ».Le président cubain Miguel Diaz-Canel a, lui aussi, haussé le ton. Une intervention américaine provoquerait « un bain de sang aux conséquences incalculables », a-t-il averti sur les réseaux sociaux, tout en affirmant que Cuba « ne représente pas une menace » et n’a « ni plans ni intentions agressives ». Cette rhétorique défensive n’exclut pas la fermeté. La Havane revendique son « droit absolu et légitime » à se défendre.Entre démonstration de force et diversionCette escalade s’inscrit dans une logique politique plus large. Donald Trump a explicitement évoqué la possibilité de « prendre le contrôle » de Cuba, allant jusqu’à suggérer l’envoi d’un porte-avions. « Cuba vit ses derniers instants », déclarait-il déjà en mars. Le président américain peut-il se permettre de lancer une opération sur l’île alors qu’il est déjà enlisé dans le conflit en Iran qui a fait grimper le prix de l’essence aux États-Unis ? Le fera-t-il dans les prochaines semaines afin, qu’en cas de succès il puisse en tirer profit pour les élections de mi-mandat de novembre prochain ? Certains analystes politiques le pensent.Pour Nicolas Baverez, éditorialiste du Point, la posture américaine de relève autant de la stratégie que de la mise en scène. Le président Donald Trump, écrit-il dans nos colonnes, « déplace l’attention de l’Iran à Cuba », cherchant à « faire oublier sa défaite sans appel dans la guerre commerciale lancée contre la Chine » et « le chaos créé par la hausse anarchique des droits de douane ». Plus qu’une doctrine cohérente, Trump obéirait à une logique « impulsive et brutale », guidée par la volonté de marquer l’histoire.Dans le cadre de la doctrine dite de « Donroe », remise au goût du jour de la doctrine Monroe, du nom de son lointain prédécesseur James Monroe, Donald Trump veut réaffirmer une zone d’influence américaine sur l’ensemble du continent, de la Terre de Feu au pôle Nord. Objectifs affichés : lutter contre l’immigration, le narcotrafic et surtout contenir l’influence de la Chine, de la Russie et de l’Iran. Dans cette perspective, Cuba redevient un enjeu stratégique central.Le précédent vénézuélienLe précédent vénézuélien est riche d’enseignements. À Washington, la prise de contrôle du Venezuela après l’éviction de Nicolas Maduro est présentée comme un succès, obtenu sans intervention militaire directe. Un modèle que certains, au sein de l’administration, souhaitent reproduire à Cuba. Mais la comparaison a ses limites. Bien que fragilisé, le régime cubain reste solidement ancré et ce n’est pas l’agitation de la communauté cubaine de Miami qui suffira à mobiliser la population locale en faveur des Américains.Cuba dispose d’un appareil sécuritaire dense et d’une culture de résistance forgée depuis la révolution de 1959. Ses forces armées se préparent depuis des décennies à la guérilla en cas d’attaque américaine. Surtout, le contexte international complique la donne. Engagés dans une confrontation avec l’Iran, confrontés à une opinion publique américaine majoritairement hostile à un nouveau conflit, les États-Unis avancent sur une ligne de crête.Une île à bout de souffleUne chose est sûre : la population cubaine soufre chaque jour un peu plus. L’économie est exsangue, les services publics à l’arrêt, et l’exil massif vide le pays de ses forces vives. Depuis 2021, on estime que plus de 2,5 millions de Cubains auraient quitté l’île.Washington tente d’ailleurs de combiner pression et ouverture, en proposant une aide humanitaire de 100 millions de dollars via des organisations caritatives chrétiennes, conditionnée à une coopération de la part de La Havane. Une offre que La Havane accueille avec méfiance, y voyant un instrument d’ingérence supplémentaire formulé par le secrétaire d’État Marco Rubio après un voyage au Vatican.Entre l’Iran, le Venezuela et désormais Cuba, l’administration Trump semble multiplier les fronts, au risque de se disperser. Pour ses partisans, cette politique répond à la logique de réaffirmer la puissance américaine et de remodeler les équilibres géopolitiques à son avantage. Pour ses détracteurs, elle relève davantage d’une fuite en avant.
Donald Trump pourrait-il bientôt attaquer Cuba ?
DÉCRYPTAGE. Après Caracas et Téhéran, est-ce le tour de La Havane ? Entre blocus, inculpation de Raul Castro, sanctions ciblées et menaces d’intervention, la stratégie d’étranglement de Donald Trump place l’île communiste au bord de l’implosion.














