Cet article vous est offert Pour lire gratuitement cet article réservé aux abonnés, connectez-vous Se connecter Vous n'êtes pas inscrit sur Le Monde ? Inscrivez-vous gratuitement Débats Débats Débats Réchauffement climatique Réchauffement climatique Réchauffement climatique Tribune Benoit Giry Sociologue Le sociologue Benoit Giry estime, dans une tribune au « Monde », que la multiplication des incendies et des canicules ne suffira pas à réorienter les politiques publiques. Seul un travail politique de longue haleine le pourrait. Publié aujourd’hui à 06h00 Temps de Lecture 6 min. Article réservé aux abonnés Au cours de la seconde moitié du XXᵉ siècle, le nombre de catastrophes survenant chaque année dans le monde a été multiplié par 20. Depuis 2000, elles ont atteint un plateau élevé, oscillant autour de 600 catastrophes par an. Depuis 2000, elles tuent, blessent ou rendent sans domicile en moyenne 200 millions de personnes chaque année, soit 2,5 % de la population mondiale. En faisant l’hypothèse passablement irréaliste que la distribution de cette expérience est équiprobable – c’est-à-dire que chaque individu dans le monde a la même chance de vivre un désastre –, et que les individus compris dans ces 2,5 % changent tous les ans, cela signifie qu’entre 2000 et 2040 l’équivalent de l’intégralité de la population mondiale actuelle, soit 8 milliards d’individus, aura été affecté par une catastrophe. Si vous et vos proches ne l’avez pas encore été, c’est qu’en réalité la distribution de l’exposition aux aléas et des vulnérabilités étant inégalitaire, d’autres dans le monde l’ont été pour vous. A plusieurs reprises. Mais en France hexagonale aussi, l’étau se resserre. Pour cette raison peut-être, la vénérable tradition intellectuelle se représentant les catastrophes comme des forces positives de transformation du monde semble connaître une nouvelle jeunesse dans notre pays. Celle qu’on trouvait déjà, à deux mille ans d’écart, chez Polybe (Histoire, livre VI) ou chez Rebecca Solnit, dans Un paradis en enfer (2009 ; Editions de l’Olivier, 2023), on la trouve encore, en ces jours d’incendies et de canicule, sous la plume d’éditorialistes qui glosent sur la « prise de conscience », l’« impossible retour en arrière ». A la faveur des manifestations les plus spectaculaires de la dégradation écologique de notre milieu (phénomènes météorologiques extrêmes, incendies, épidémies, guerres pour les ressources, etc.), des voix teintées d’un optimisme politique ingénu annoncent une réorientation générale de nos modes d’existence sous les coups de boutoir des désastres. Comme si, après l’épreuve du désastre, les sociétés édifiées devenaient mécaniquement plus solidaires et plus responsables. Cette proposition est d’une grande naïveté sociologique. Certes, de nombreux travaux de recherche ont mis en évidence les comportements « prosociaux » qui apparaissent lors des désastres, l’émergence de normes de collaboration et d’entraide qui s’agrègent en ce que le sociologue Allen Barton nommait une « communauté thérapeutique » (Communities in Disaster, « les communautés face aux catastrophes », 1969), destinée à produire les ferments d’un autre monde. Dans les années 1940, le grand sociologue américain Pitirim Sorokin voyait lui-même les calamités comme des opportunités éducatives pour l’humanité (Man and Society in Calamity, « l’homme et la société dans la calamité », 1942). L’évolutionnisme progressiste aidant, elles ne pouvaient conduire qu’à des formes de vie plus collaboratives, plus inclusives, plus respectueuses des êtres et des choses. Les catastrophes auraient des vertus bienfaitrices car elles auraient des vertus pédagogiques : les sociétés apprendraient et retiendraient la leçon des désastres. Il vous reste 68.67% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.
« Les catastrophes climatiques ne produisent pas mécaniquement plus de prévenance à l’égard du monde »
TRIBUNE. Le sociologue Benoit Giry estime, dans une tribune au « Monde », que la multiplication des incendies et des canicules ne suffira pas à réorienter les politiques publiques. Seul un travail politique de longue haleine le pourrait.






