Pas d’architecture bodybuildée donc, pas de porte-à-faux spectaculaires, pas de matériaux hors de prix. Et pourtant, dans cette rue sans histoires, le projet accroche l’œil: il s’agit en effet d’un monolithe de béton, flanqué de part et d’autre d’un immense auvent en aluminium qui descend presque jusqu’au sol. Dans la version initiale, ces auvents devaient être mobiles; trop complexe, finalement. En bas, le socle est criblé de grandes ouvertures.Lire aussiDans la première proposition des architectes, les murs étaient blancs. "Mais j’ai déjà un atelier 'white cube' à Anvers", explique l’artiste Rinus Van de Velde. "J’avais envie de quelque chose de plus chaleureux, à l’esprit d’une cabane ou une maison de campagne."© Senne Van der Ven & Eefje De ConinckZone inondableComment Office en est-il arrivé à ce bâtiment singulier? On pose la question aux architectes. "Quand Rinus est venu nous voir, il avait déjà arrêté quelques choix importants. Il avait acheté une parcelle dans une zone inondable, où il voulait construire un atelier avec un couchage au-dessus. L’idée était de rester en contact avec la nature environnante. En réalité, le dessin en a découlé presque automatiquement. Nous avons donc posé l’atelier sur un socle haut, percé de trous. En cas de fortes pluies ou de déluge, tout s’écoule simplement en dessous, et l’atelier devient une arche de Noé. Par temps normal, c’est plutôt un fort, une sorte de petit bunker, à l’intérieur duquel l’artiste construit son univers; un lieu pour rêver et créer. C’est tout cela alors qu’en apparence, il ne se passe presque rien: deux espaces rectangulaires superposés, avec un auvent et un escalier de chaque côté", explique Kersten Geers, qui dirige le bureau avec David Van Severen."Je voulais que cet atelier soit doux, chaleureux et confortable.""Le projet repose, au fond, sur une tension. D’un côté, c’est un lieu intime et privé: dans un atelier, un artiste doit pouvoir être entièrement lui-même. De l’autre, c’est très public, puisque l’atelier se trouve dans une zone naturelle accessible. Je pense que nous avons réussi à faire coexister les deux. Dehors, on ressent assez le caractère public: on n’a pas l’impression d’empiéter sur la vie privée de quelqu’un. Dedans, on se sent assez protégé pour oublier qu’on est sur le domaine public."Côté rue, l’auvent perforé préserve l’intimité des lieux sans bloquer la lumière. À l’arrière, sa version pleine se prolonge en couverture de terrasse.© Senne Van der Ven & Eefje De ConinckVisites indésirablesRinus Van de Velde a donné carte blanche aux architectes. "Pour moi, les architectes sont des artistes", confie-t-il. Une marque de confiance dont ils lui sont reconnaissants. "En tant qu’artiste, Rinus sait ce que signifie la liberté artistique, et il nous l’a donnée. Nous avons affiné ensemble la première proposition, mais il n’y a jamais eu de nouvelles versions ni de gros changements. C’est vraiment grâce à lui", avoue Kersten Geers.Quelques exigences, tout de même, pour que l’atelier colle à son idée: un couchage, une vue sur la nature, et pas d’escalier. "Ça prend trop de place et je veux surtout beaucoup de mur." Office KGDVS a donc dessiné, à l’avant et à l’arrière, un escalier extérieur rétractable, qu’on peut soulever au moyen d’un moteur. Là aussi, l’artiste l’avait demandé. "Je me connais assez bien: la nuit, mon imagination partirait en vrille et je me ferais des films sur une visite indésirable devant la fenêtre sombre. Ces escaliers escamotables me rassurent."Lire aussiUn fauteuil miroir et une table dessinée sur mesure par Studio Haos ponctuent cet intérieur soigneusement composé.© Senne Van der Ven & Eefje De ConinckMoquette mur à murPour l’artiste, ce lieu marque une nouvelle étape. Sa carrière en a déjà connu plusieurs. Depuis 2011, quand il s’est fait connaître grâce à ses immenses dessins au fusain où il se met lui-même en scène, son œuvre s’est élargie: petits dessins aux crayons de couleur, sculptures en céramique, décors en carton, courts métrages. "J’aime me mettre au défi, mais je reste un artiste d’atelier. Mon travail parle d’une réalité fictive et naît de la rêverie diurne. Tout cela se passe dans mon atelier. Quand je voyage, ce qui arrive rarement, mon atelier me manque."C’est le troisième atelier de Rinus Van de Velde, diplômé en 2006 en sculpture à Sint Lucas, à Anvers. Il en possède un chez lui, à Borgerhout, où il travaille depuis quinze ans. Et un grand hall à Merksem, où il construit des décors, tourne des films et emploie deux assistants. "Au début de ma carrière, j’avais une volonté de démonstration: je faisais de grands dessins virtuoses. Aujourd’hui, je ressens le besoin d’intimité, et d’une concentration plus tournée vers le recueillement. Je voulais que cet atelier soit doux, domestique, confortable."© Senne Van der Ven & Eefje De ConinckOffice KGDVS a traduit cela par des parois et plafonds en bois, et une moquette mur à mur rose pâle dans le studio. Pour l’aménagement, Rinus Van de Velde a travaillé avec la galerie anversoise St Vincents; il y a surtout sélectionné des pièces du studio luso-français Studio Haos. Spécialement pour cet endroit, ils ont dessiné un lit sur mesure et une version XL de leur table.Jardin de Piet OudolfL’idée d’un nouvel atelier remonte aux confinements pour cause de Covid. "Comme tous les citadins, je me suis mis à rêver d’un pied-à-terre dans la nature." Il a d’abord cherché dans le nord de la France et dans le Limbourg. Et pourtant, nous voici à Louvain, sa ville natale, à seulement 2,5 kilomètres de la Grand-Place. "Je vis depuis longtemps à Anvers, mais je me rends chaque semaine à Louvain voir des amis. Pendant la pandémie, c’était à pied, évidemment, et je passais toujours devant cette parcelle, où se trouvait alors une maison incendiée. Jusqu’au moment où j’ai compris que c’était l’endroit idéal pour un petit atelier où je pourrais venir de temps en temps, pour être davantage dans la nature."La parcelle est si vaste que Rinus Van de Velde en a cédé les trois quarts à Natuurpunt, pour l’entretien et l’ouverture au public. Pour la partie privée autour de l’atelier, il a demandé au célèbre paysagiste néerlandais Piet Oudolf (connu, entre autres, pour la High Line de New York) de créer l’un de ses jardins paysagers sauvages et herbeux.Lire aussiLa nuit, des escaliers extérieurs rétractables isolent l’artiste de son imagination foisonnante. Dans le jardin, l’ensemble en marbre a été dessiné sur mesure par le duo Muller Van Severen.© Senne Van der Ven & Eefje De ConinckVoyages imaginairesVoir son atelier presque achevé rend Rinus Van de Velde mélancolique. "Pendant plus de trois ans, je me suis imaginé tout ce que cet endroit pourrait être. Maintenant que c’est fini, ce rêve a disparu. Je suis bien sûr heureux, mais, pour moi, il y a beaucoup de plaisir dans le désir et dans le fait d’imaginer."Dans l’œuvre de Rinus Van de Velde, l’imagination tient le premier rôle. "Je veux plaider pour l’imagination, quelque chose de précieux et de puissant. Je ne comprends pas pourquoi on met une cloison entre une expérience physique et une expérience mentale, puisque les deux sont réelles. Si vous vous sentez très mal, par exemple, ou au contraire très heureux, c’est aussi une réalité", dit-il. "On peut aussi vivre quelque chose en le fantasmant. Pourquoi ne pourrais-je ressentir l’émotion écrasante du Grand Canyon qu’en étant là-bas, en Arizona? Je peux aussi lire des livres, parler avec des gens, étudier les peintures de David Hockney, regarder des documentaires et des photos."À rebours de ses autres espaces de travail, plus industriels, Rinus Van de Velde a ici privilégié des murs en bois et une moquette rose poudre déployée d’un bout à l’autre de la pièce.© Senne Van der Ven & Eefje De ConinckSur un pied seulementOn pourrait croire Rinus Van de Velde conforme au cliché du XIXe siècle: l’artiste, génie solitaire, qui ne sort pas de son atelier. C’est tout l’inverse. "Dire qu’un artiste est un entrepreneur, c’est aller trop loin. L’efficacité et la productivité ne font justement pas partie de cette vie. Mais en tant qu’artiste, on peut réfléchir de manière stratégique, et on fait aussi partie de la société. Ou du moins, avec un pied. Je combats l’idée qu’on est artiste 24 heures sur 24, sans la moindre place pour le sens du réel. Selon cette idée, ce n’est pas compatible avec la parentalité, alors que je veux justement embrasser cette combinaison et ses conséquences."À la naissance de ses jumeaux, il y a dix ans, il s’est remis au papier. "Ça va beaucoup plus vite: quatre clous dans le mur et je pouvais commencer, contrairement à une toile qu’il faut préparer. Et quand ils pleuraient, je pouvais plus facilement faire une pause. Mon temps était plus morcelé, mais ça n’a pas rendu mon travail moins bon."© Senne Van der Ven & Eefje De Coninck"Une vie avec des enfants est pleine d’imprévus. Ça a rendu mon travail plus ouvert, plus libre", ajoute-t-il. "Quand l’un des garçons faisait du somnambulisme, j’ai mis une table à dessin dans le living pour être plus près de lui. C’est là que j’ai commencé de petits dessins aux crayons de couleur. En bricolant une voiture en carton pour leur chambre, j’ai découvert que cette esthétique convenait à mon travail. Pareil avec le film d’animation en pâte à modeler "Pingu", qu’on regardait souvent ensemble, et qui m’a donné envie de faire des cendriers. Les garçons font constamment entrer des choses qui, en soi, ne m’intéressent pas, mais qui sont pourtant enrichissantes. Le week-end dernier, nous sommes allés pêcher ensemble, et je me suis retrouvé assis six heures d’affilée sur une chaise, au bord d’un étang. Bref: ils élargissent mon monde. Sinon, je ne dépasserais pas mon atelier, la galerie et quelques musées." S’il présente de grandes sculptures de poissons lors de sa prochaine exposition, on saura où l’idée a pris forme.Lire plusL’expo du week-end: Ethel Coppieters expose "Entre nous deux" dans une maison à BrasschaatVous aimez la céramique? 4 artistes à découvrir entre Provence et OccitaniePourquoi la prochaine station spatiale pourrait ressembler à un hôtel de luxe
Refuge de l’artiste: dans l’atelier rêvé de Rinus Van de Velde
Dans la ceinture verte autour de Louvain, Rinus Van de Velde a fait ériger par le bureau d’architectes Office Kersten Geers David Van Severen un atelier-studio avec deux escaliers escamotables, des allures de cabine et une seule fenêtre.











