À Forest, l'ancienne usine Atoma devient un hub culturel privé de 5.000 m² mêlant expositions, résidences d'artistes, galeries d'art et coworking spécialisé. Un modèle inédit qui répond aux mutations de la scène artistique bruxelloise.À Forest, à moins de 500 mètres du Wiels, une autre cathédrale industrielle de béton et de briques blanches s'apprête à entrer sur la carte de l'art contemporain bruxellois. L'ancienne usine Atoma, où furent fabriqués les célèbres cahiers reliés par des anneaux colorés, rouvrira officiellement en septembre sous le nom d'Atoma Art Center. Premier grand coup: accueillir pendant deux ans les expositions du Botanique, dont les espaces dédiés seront affectés aux concerts durant les travaux d'agrandissement de l'Orangerie.Mais l'Atoma Art Center ne sera pas qu'un nouveau lieu d'exposition de plus. Il fera aussi office de révélateur. Celui d'un monde de l'art bruxellois coincé entre la fragilisation des institutions publiques, la pression immobilière, le tarissement des subsides, un marché de l'art attentiste et la nécessité, pour les artistes, de mutualiser toujours davantage espaces, réseaux et compétences."Nous voulions préserver l’originalité du bâtiment et garder le nom Atoma parce qu’il appartient à l’histoire belge."Nina AnduizaArtiste et fondatrice de l'Atoma Art CenterOn avait déjà découvert une partie du potentiel du bâtiment avec l'Espace Constantin Chariot, ouvert en 2024 après le départ du galeriste de la Patinoire royale, puis fermé en décembre dernier. Construite en 1924 par l'architecte Henri Degallaix, l'ancienne usine Atoma devait être rasée pour laisser place à une tour d'habitation. Le projet immobilier ayant échoué face à l'opposition du quartier, le bâtiment est finalement repris par l'ingénieur-architecte Gilles Dehareng, fondateur du bureau Urban Nation Architects & Associates (Unaa), et son épouse, l'artiste plasticienne américaine Nina Anduiza."Quand Gilles a visité le bâtiment, il a dit: 'C'est là que je veux faire mon centre d'art'", nous raconte le Français Célestin Fresnay, futur directeur artistique du lieu. Le couple rêvait depuis longtemps d'un espace hybride mêlant art, résidences d'artistes, ateliers et création collective. "Nous voulions préserver l'originalité du bâtiment et garder le nom Atoma parce qu'il appartient à l'histoire belge", précise Nina Anduiza.Une série de Nina Anduiza exposée à l'Atoma Art Center lors de la préfiguration, en mai dernier. ©Atoma Art CenterUn mini-WielsLe résultat évoque un mini-Wiels: vastes plateaux baignés de lumière nord, briques industrielles blanches, monte-charge pour œuvres monumentales, sols en béton balafrés, conservés comme traces du passé. Pensé par Gilles Dehareng, le réaménagement privilégie les grands volumes, la lumière naturelle, les matériaux naturels ou innovants, la flexibilité des espaces et les circulations entre ateliers d'artists, salles d'exposition et espaces de travail. Comme pour favoriser les rencontres autant que les œuvres..."C'est une petite ruche que nous sommes en train d'imaginer."Célestin FresnayDirecteur artistique de l'Atoma Art CenterMais l'Atoma Art Center se présente moins comme un centre d'art classique que comme un pôle artistique. Une forme de coopérative culturelle privée où cohabiteront plusieurs métiers d'un même écosystème: artistes en résidence, galeries temporaires, commissaires d'exposition en mode exploratoire, critiques, graphistes, chercheurs, espaces de coworking, bibliothèque spécialisée et futur restaurant de quartier. "C'est une petite ruche que nous sommes en train d'imaginer", résume Célestin Fresnay.Le plan de l'ancienne usine Atoma réaffectée en centre d'art. ©una|a - urban nation architects & associatesL'idée est aussi d'offrir une zone tampon à des galeries belges ou étrangères qui voudraient tester le marché bruxellois sans investir immédiatement dans une adresse permanente. "Une galerie internationale pourra venir une saison pour voir si le marché fonctionne", explique Fresnay. D'autres pourront y présenter des œuvres monumentales impossibles à montrer dans leurs espaces habituels."Une galerie internationale pourra venir une saison pour voir si le marché fonctionne."Célestin FresnayDirecteur artistique de l'Atoma Art CenterSur le plan artistique, Atoma jouera la carte de l'émergence, mais pas seulement. Pendant deux ans, les expositions du Botanique occuperont les grands plateaux du rez-de-chaussée, laissant à Fresnay le temps de construire sa propre programmation. "Nous voulons accompagner aussi bien des artistes qui sortent de l'école que des créateurs déjà plus avancés dans leur carrière, tout en restant ouverts à des projets expérimentaux", précise-t-il.Comité de professionnelsLes premiers noms donnent une idée du spectre: Léa Belooussovitch, dont le travail sur feutre adoucit les images de violence; Lucien Lyon, jeune artiste formé à La Cambre, qui travaille entre peinture, sculpture et installation; Johan Dussart, venu du textile et de la mode, qui déplace aujourd'hui son vocabulaire vers les arts plastiques; ou encore Émilie Terlinden, récemment exposée au Botanique."Je ne veux pas être le directeur artistique qui impose sa vision dans son coin", insiste Fresnay. "Les derniers ateliers feront l'objet d'un 'open call', examiné avec un comité de professionnels."L'exposition de Younes Baba-Ali, artiste marocain installé entre Bruxelles et Casablanca, préfigurant l'Atoma Art Center, en mai dernier. ©Atoma Art CenterLe modèle américainCe modèle rappelle davantage certaines configurations new-yorkaises ou berlinoises que les structures belges traditionnelles. Un glissement qui n'échappe pas à Younes Baba-Ali, artiste marocain installé entre Bruxelles et Casablanca, qui a participé à la préfiguration du lieu, en mai dernier. Son regard sur le projet est plus critique. Pour lui, l'Atoma Art Center illustre autant une solution qu’un symptôme."Le monde de l'art est en crise actuellement, et ça se précipite à une vitesse incroyable", constate-t-il. Après plusieurs années aux États-Unis, Baba-Ali voit émerger en Belgique des structures privées où chaque espace se loue, où artistes et galeries doivent autofinancer leur présence, où l'économie risque de prendre le pas sur la recherche artistique. "On n'est pas dans du mécénat. On est dans un projet économique qui doit se rentabiliser", tranche-t-il."On n'est pas dans du mécénat. On est dans un projet économique qui doit se rentabiliser."Younes Baba-AliArtisteSon constat dépasse Atoma. Baba-Ali évoque la fermeture de La Centrale for contemporary art, le 22 février dernier, et les difficultés croissantes de nombreuses structures publiques. "On est arrivé à un stade où l'art est devenu un produit et l'artiste, un producteur", dit-il. Pour lui, le danger serait que les lieux privés deviennent les seuls refuges possibles d'une scène que le public ne parvient plus à soutenir.Un futur atelier d'artiste, exposé au nord pour la lumière neutre. ©Atoma Art CenterProjet "non for profit"C'est précisément sur cette ligne de crête que l'Atoma Art Center tente de se positionner: privé, mais non spéculatif; professionnel, mais ouvert; international, mais ancré localement. "Le projet est totalement non for profit", insiste Gilles Dehareng, le fondateur. "Nous ne cherchons pas à vivre de ce projet. Notre ambition est de maintenir le seuil d'entrée le plus bas possible pour tous les acteurs.""Nous ne cherchons pas à vivre de ce projet. Notre ambition est de maintenir le seuil d’entrée le plus bas possible pour tous les acteurs."Gilles DeharengFondateur de l'Atoma Art CenterL'architecte veut défendre une logique de transparence. "À chaque fois qu'un projet entrera dans la ligne que nous voulons défendre, nous fonctionnerons à livre ouvert: 'voilà ce que l'espace nous coûte, voilà ce que nous aimerions que vous puissiez couvrir'. Et si le porteur du projet n'en a pas les moyens, mais que la proposition est forte, nous essaierons d'être créatifs ensemble." Cela pourra passer par un effort financier des fondateurs, des partenariats privés ou des soutiens publics ponctuels.Les ateliers devraient être proposés autour de dix euros le mètre carré, les espaces de coworking, aux environs de cent euros par mois. Une partie du modèle reposera donc aussi sur le soutien direct des fondateurs, qui veulent éviter que le lieu ne devienne une simple machine locative.Le futur espace de coworking pour les professionnels de la culture. ©Atoma Art CenterNouveau quartier des artsReste que le projet arrive à un moment charnière pour Bruxelles. Depuis dix ans, la capitale s'est imposée comme l'une des places européennes les plus attractives pour l'art contemporain: loyers longtemps plus accessibles, multiculturalité, proximité des institutions européennes, réseau dense de collectionneurs, position centrale et circulation internationale des artistes. Le quartier de Forest concentre désormais cette mutation – Wiels, Fondation A, Lee-Bauwens Gallery, Lodovico Corsini, Galila’s P.O.C. se sont progressivement installés dans les plis et les replis de cet ancien tissu industriel de Bruxelles.Aux côtés du Wiels et, demain, de Kanal-Centre Pompidou, dont l'ouverture reste annoncée pour le 28 novembre, l'Atoma Art Center participe déjà à la recomposition du paysage artistique bruxellois. Moins d'institutions verticales, davantage de lieux hybrides mêlant production, diffusion, services et entrepreneuriat culturel. "Il faut réinventer des modèles", résume Célestin Fresnay. L'avenir dira si celui d'Atoma trouve durablement sa place dans un secteur en pleine recomposition.