"Dans une interview accordée au magazine Sabato, Dries Van Noten soulignait qu’il n’existe pas d’équivalent néerlandais au mot "craftsmanship": cette zone unique, à la frontière entre l’artisanat et l’art. Je partage entièrement son point de vue. L’ensemble des créateurs que je présente ici évoluent précisément dans cet espace fascinant."Lire aussiAutour de la table de cuisine, de magnifiques chaises vintage de Børge Mogensen ont été restaurées avec soin.© De Pasquale + MaffiniLa construction d’un foyerAvant d’entamer la visite, Vercruysse nous accueille autour d’un brunch composé de produits locaux et artisanaux. Puisqu’il est question de savoir-faire: autour de la table de la cuisine se dressent de magnifiques chaises vintage de Børge Mogensen, restaurées avec soin et rehaussées d’un cannage tressé à la main. Le bloc-cuisine lui-même conjugue minimalisme et chaleur: un ensemble sur mesure en orme, un plan de travail en terrazzo et des étagères ouvertes où se mêlent souvenirs personnels et objets d’art. Nous reconnaissons une toile expressive de Patrick De Brock. Mais aussi sa propre "Piggybank": une tirelire en porcelaine blanche, dessinée dès 2012. "Elle va enfin entrer en production", se réjouit-elle.L’architecte raconte avec enthousiasme la transformation de cette maison, passée d’une simple "perspective traversante" à un véritable foyer. "Lorsque je l’ai achetée, elle était conçue comme un long tunnel ouvert sur le jardin", explique-t-elle. "Tout était visible d’un seul regard, alors que chaque pièce mérite sa propre atmosphère. Je voulais introduire davantage de poésie. Je recherche une forme de fluidité naturelle. C’est ce qui crée le plus de confort."Lire aussiSur le canapé, les coussins d’Isabelle Yamamoto, réalisés à partir de textiles vintage. Sur les étagères du séjour, les troncs d’arbres évidés de Moss Studio.© De Pasquale + MaffiniLa maison de Charlotte Vercruysse dégage effectivement une impression d’évidence. Pourtant, cette simplicité apparente est le fruit d’un travail minutieux. Chaque détail, chaque matériau, chaque texture a été soigneusement pensé. La finition brute des murs, la table basse en ardoise aux reliefs irréguliers ou encore le terrazzo participent à cette richesse tactile qui donne toute sa profondeur à l’intérieur."Le véritable luxe ne réside pas dans le spectaculaire, mais dans l’atmosphère. Créer de la beauté à travers une simplicité qui semble naturelle est un art", estime-t-elle. "Pour moi, l’épure mène à la cohérence. L’intemporalité que je recherche passe avant tout par des matériaux naturels. Ils vieillissent mieux et résistent davantage aux effets de mode. Je ne conçois pas des maisons pour qu’on les admire, mais pour qu’on y vive."Partout dans la maison, les matériaux naturels et les finitions artisanales insufflent un luxe tout en retenue.© De Pasquale + MaffiniUn arbre figé dans le verreSpécialement pour Sabato, Charlotte Vercruysse a installé chez elle plusieurs pièces qui seront présentées lors de l’exposition du 13 au 16 août. Bols en bois, vases en verre, coussins et service en céramique: chaque objet a été choisi pour sa durabilité, son caractère et sa "parfaite imperfection"."Il s’agit souvent de pièces uniques, façonnées à la main et habitées par une âme intemporelle", explique-t-elle. "Ces créations se situent entre fonctionnalité et dimension sculpturale, entre tradition et expérimentation." C’est particulièrement vrai des sculptures en céramique de Marlies Huybs. "Dans son travail poétique, les irrégularités, les textures et les traces ne sont pas gommées; elles sont au contraire revendiquées et célébrées.""En tant qu’architecte d’intérieur, je conçois une enveloppe intemporelle dans laquelle on se sent bien. Je ne conçois pas des maisons pour qu’on les admire, mais pour qu’on y vive."Sur le canapé reposent les coussins d’Isabelle Yamamoto, confectionnés à partir de textiles vintage. Sur les étagères de la cuisine et du séjour, les remarquables troncs évidés de Moss Studio attirent immédiatement le regard."À partir de troncs pouvant peser jusqu’à 200 kilos, ils retirent le bois couche après couche jusqu’à ne laisser qu’une paroi d’une extrême finesse. C’est un travail délicat qui exige maîtrise, intuition et connaissance intime du matériau."© De Pasquale + MaffiniLes céramiques utilitaires de Koen Ghesquière apportent une touche artisanale à notre brunch. Mais notre véritable coup de cœur se trouve juste à côté de nous, sur la table de la cuisine: une imposante sculpture en verre de Nicolas Erauw." Il utilise des cavités naturelles d’arbres comme moules pour souffler le verre. Les formes organiques se retrouvent ainsi immortalisées dans un matériau à la fois fragile et transparent. "Tom FordÀ travers son travail du verre, Nicolas Erauw redonne littéralement vie à la matière organique. Ce geste poétique ravive de manière indirecte le souvenir du père de Charlotte Vercruysse, décédé dans un terrible accident au Brésil. "À l’époque, j’étais à la croisée des chemins: soit je me laissais complètement engloutir par le chagrin et la perte, soit je décidais malgré tout d’avancer. J’ai choisi la seconde option", confie-t-elle."Sometimes awful things can have their own kind of beauty". Je pense très souvent à cette phrase tirée de "A Single Man", le film réalisé par le créateur de mode Tom Ford en 2009. Aussi douloureuse que cette perte ait été, elle s’accompagne aussi de tant de souvenirs précieux. Rester positive et continuer à regarder vers l’avenir: c’est ainsi que je préfère traverser la vie."Lire aussi© De Pasquale + MaffiniCharlotte Vercruysse a grandi dans les polders de Damme, étudié à Bruxelles ensuite, travaillé à Anvers auprès de Vincent Van Duysen, puis s’est envolée pour New York afin de suivre une formation à la Parsons School of Design. Après des expériences professionnelles au Japon et à Singapour, elle est finalement revenue s’installer sur la côte belge.À Singapour, elle a travaillé pour Hirsch Bedner Associates, un cabinet de référence spécialisé dans les hôtels et spas de luxe. Une expérience qui lui a permis d’approfondir sa connaissance de l’architecture de l’hospitalité."J’ai grandi dans une maison de famille à la fois sobre et rurale, conçue par l’architecte Bernard De Clerck, qui venait alors de quitter l’atelier de son mentor Marc Corbiau. Cette maison a sans aucun doute façonné ma vision de l’habitat. "Un mème dégradéDe ce parcours, Charlotte Vercruysse a également conservé une passion pour l’art contemporain. En témoignent les œuvres de Laure Prouvost, Lawrence Calver, Giorgio Griffa, Lars Morell et Cornelia Parker qui ponctuent son intérieur apaisant.La pièce la moins sereine de sa collection est accrochée dans la cuisine: une peinture de l’Américaine Christine Tien Wang. "Cette œuvre complexe interroge notre rapport aux images et aux idées à l’ère numérique. Qu’est-ce qui est authentique? Qu’est-ce qui est faux? Le tableau paraît flou, comme un mème qui se serait progressivement dégradé à force d’être partagé."Charlotte Vercruysse nous conduit ensuite vers le salon, où une œuvre beaucoup plus délicate capte magnifiquement la lumière du nord. "Pour sa "Bullet Painting", Cornelia Parker est partie d’une balle en plomb. Elle l’a fait fondre pour la transformer en fil de plomb, avec lequel elle dessine des lignes d’une infinie finesse. Elle métamorphose la violence en pure poésie."Ou, pour reprendre les mots de Tom Ford: "Sometimes awful things can have their own kind of beauty."L’expo "Open House" de Charlotte Vercruysse se tiendra du 13 au 16 août, de 11h à 18h, à Knokke, Jan Devischstraat 12 | www.charlottevercruysse.comLire plusPili Collado expose l’art chez elle à Bruxelles, loin des codes des galeriesJulien Capron: le petit-fils du maître céramiste Roger Capron perpétue la tradition familialeBalzac Paris débarque à Bruxelles: incursion chez sa fondatrice à Lille