Sur l’écran noir de ses nuits blanches, Jean-Pierre Aillhery, 80 ans, s’est fait son cinéma, du vrai. Il a en effet exercé le métier de projectionniste depuis ses 14 ans et durant plusieurs décennies dans quelques-unes des douze salles que la ville d’Amiens (Somme) comptait.« Tous les samedis, ma grand-mère m’emmenait au cinéma, raconte-t-il. Je regardais le projectionniste dans sa cabine. Au fil du temps, il m’a laissé entrer, remettre les bobines à l’endroit, charger l’appareil. C’était rigolo, pour mes copains, je passais pour un technicien. C’était moins marrant quand je ne pouvais pas aller à la mer avec eux. »Logiquement, Jean-Pierre Aillhery fait son service militaire dans l’est de la France comme projectionniste. Revenu à la vie civile, en attendant qu’un poste se libère, il travaille dans la fabrication de pneumatiques. Ben-Hur, la Tour infernale, Tremblement de terre (avec des sièges qui vibraient pour plus de sensations)… Jean-Pierre Aillhery vit sa passion jusqu’en 1979« Quand on est projectionniste, on se prend pour une personne importante, confie-t-il avec humour. C’était un métier fatigant, très manuel. Certaines bobines devaient être chargées toutes les vingt minutes. Aujourd’hui, tout est sur un disque dur. Ils ne font plus rien ! Je n’avais pas beaucoup de congés en été. Je n’étais pas présent aux réveillons. »« J’ai sauvé tout ce matériel de la destruction »La mort dans l’âme, il part chez Philips (ex-Whirlpool) pour fabriquer des machines à laver : « C’était mieux payé. Je suis devenu papa de deux filles que j’ai pu voir grandir ». Mais pour ne pas perdre la main, Jean-Pierre Aillhery monte une association, Chrysalide vidéo 80. Il réalise des transferts de vieux films sur cassettes VHS pour des particuliers.Et il entame grâce aux sommes récoltées une collection de matériel dédié au Septième art. Aujourd’hui, elle est riche de près de 500 pièces, dont certaines datent d’avant 1900 comme un carton de plaques au gélatino-bromure d’argent signé Antoine Lumière et ses fils. Une partie est à découvrir au cabaret Le P’tit Baltar à Nesle, entre Amiens et Saint-Quentin.Mais, la majorité est rangée précieusement dans des endroits discrets dignes de la caverne d’Ali Baba. Là, nous attendent un projecteur allemand 16 mm de 1940, un film sur papier à cigarettes, une caméra de reporter de la fin des années 1940 alimentée par une petite batterie, un projecteur Pathé de 1913 qui fonctionne à la main ou encore des colleuses à pellicules.« J’ai sauvé tout ce matériel de la destruction, se félicite Jean-Pierre Aillhery. J’ai encore un peu de place pour des petites pièces. Je suis déçu car j’ai dû refuser il y a peu un projecteur 35 mm pesant 400 kilos. Il sera détruit. » Après lui, il sait déjà que sa collection sera reprise par sa première fille, Dominique, 44 ans, présidente de l’association.Il a aussi donné le virus à un de ses petits-fils Gabriel, 19 ans, qui apprend à être caméraman. Jean-Pierre Aillhery retourne vite dans son studio, dont le lieu est tenu secret, consacré au transfert de films tous formats et diapositives sur DVD ou clé USB en qualité numérique. Les particuliers viennent de loin pour immortaliser sur les supports actuels des moments précieux à leurs yeux : « J’ai l’impression de sauver leurs souvenirs. Certains pleurent. Grâce à moi, un petit-fils a pu découvrir avec émotion son grand-père en soldat durant la Première Guerre mondiale ».