Tout en reconnaissant la véracité du scénario de L’Abandon, de Vincent Garenq, le HuffPost s’inquiète de sa possible « récupération » par l’extrême droite et questionne « les intentions » et « les réelles ambitions » de ses auteurs. Tout est là, dans cette contorsion mentale qui résume à elle seule l’état d’affaiblissement intellectuel d’une certaine gauche française : un professeur a été décapité, un cinéaste a eu le courage de reconstituer ses onze derniers jours.Et pourtant. La première réaction d’une rédaction dite « progressiste » consiste non pas à pleurer l’homme, non pas à saluer l’œuvre, mais à s’alarmer de ce qu’en feraient Marine Le Pen ou Jordan Bardella. Sans rire.L’Abandon restitue l’engrenage qui a mené à l’assassinat de Samuel Paty, en plein jour, devant un banal collège français, sous les yeux d’élèves dont certains ont désigné leur professeur au tueur. L’engrenage n’est pas né d’un cours problématique, mais du mensonge d’une jeune fille qui n’avait même pas assisté au cours l’ayant prétendument scandalisée, qui a menti à son père, qui a amplifié le (faux) scandale. Les réseaux sociaux se sont embrasés, et un fanatique a tranché la tête d’un homme dont le seul crime était d’enseigner la liberté de conscience, la liberté d’expression, le rire salvateur, le débat démocratique. Et c’est ce film-là qui serait « dérangeant » ?Un récit dans lequel c’est le professeur le coupableLe vrai sujet, c’est ce que nous sommes devenus. Nous, les libéraux qui nous excusons d’être nous-mêmes, qui toisons nos propres valeurs avec la méfiance que nous devrions réserver à nos ennemis qui veulent la fin de l’humanisme, de la liberté, de l’universalisme, de la laïcité, de l’esprit critique.Les islamistes, eux, ne se posent pas ces questions : ils savent ce qu’ils veulent et ils savent pourquoi ils le veulent. Pendant que nous tergiversons, que nous pesons, que nous nous demandons si défendre la laïcité ne serait pas, au fond, une forme de provocation, voire d’« islamophobie », voire de « néocolonialisme », eux construisent, pierre après pierre, un récit alternatif dans lequel le professeur est le coupable et le bourreau la victime d’un système hostile. Et ce récit, chers lecteurs, a gagné suffisamment de terrain pour que des journalistes supposément libres se demandent s’il est opportun de se souvenir de la décapitation d’un professeur.Regardez le néoféminisme, cette idéologie à géométrie variable qui se passionne pour les inégalités salariales dans les conseils d’administration parisiens et qui détourne pudiquement les yeux devant les fillettes afghanes privées d’école, de soins, qui sont « esclavagisées » depuis que les talibans ont repris Kaboul.Regardez ces défenseurs des droits de l’enfant qui s’indignent bruyamment du moindre écart de langage dans les cours de récréation occidentales, mais qui n’ont pas un mot pour les gamins palestiniens endoctrinés dès le berceau au culte du martyre, pas un mot pour les enfants enrôlés dans les milices des gardiens de la révolution, formés à haïr avant même d’avoir appris à lire.Surtout, ne pas froisser les assassinsNous baignons dans une névrose collective, tétanisés par le fondamentalisme, par sa certitude, par son inflexibilité, par cette absence totale de doute. Nous qui faisons de la complexité une valeur, nous voilà désarmés face à ceux qui ont fait de la simplicité une arme. Alors nous reculons, nous nuançons, nous relativisons. Nous transformons nos professeurs en suspects. Nous faisons du cours de Samuel Paty une « maladresse ». Nous demandons aux vivants de se taire pour ne pas froisser les assassins.Samuel Paty n’était pas un héros malgré lui mais un professeur qui faisait son métier, consistant à planter dans l’esprit d’un enfant la graine irréversible du doute contre le dogme. C’est pour cela qu’il a été assassiné. Et c’est pour cela qu’il faut continuer à le montrer, à le nommer, à raconter son histoire jusqu’à ce que plus personne ne puisse prétendre ne pas savoir.L’abandon dont parle le titre du film est le nôtre, si nous continuons de choisir le silence et d’avoir honte de préférer la liberté et le rire à la mort.
Laïcité : « L’abandon », c’est le nôtre
ÉDITO. Un film retrace les derniers jours de Samuel Paty. La première réaction d’une presse de gauche ? Se demander s’il est opportun de s’en souvenir, en s’alarmant de ce qu’en ferait l’extrême droite…















