Dans son poignant film, en salle le même jour que sa projection au Festival de Cannes, Antoine Reinartz nous fait vivre les derniers jours du professeur assassiné le 16 octobre 2020.Il y a bien eu des documentaires, parmi lesquels Samuel Paty : le temps de la justice, sur les coulisses du procès, à l’automne 2024, et un portrait, Le Collège de Monsieur Paty, mais aucun film de fiction. Sujet délicat voire explosif sur « une tragédie que l’on croit connaître, mais mal, et qu’on a tendance à refouler inconsciemment », insiste le cinéaste Vincent Garenq, persuadé que « la force émotionnelle du cinéma avec l’incarnation du professeur par un acteur permet d’aller au fond des choses dans la temporalité et de réfléchir ».Ce qu’il fait sobrement, dramatiquement, dans L’abandon, qui évoque les onze jours précédant l’assassinat de Samuel Paty, près du collège de Conflans-Sainte-Honorine, le 16 octobre 2020. Un retour en arrière chronologique détaillé sur l’engrenage qui va broyer ce professeur d’histoire-géographie, fruit d’un long travail effectué avec sa sœur, Mickaëlle Paty, et tiré du livre-enquête de Stéphane Simon, Les derniers jours de Samuel Paty (Plon). Jamais le film n’en fait un héros, ni un saint, juste un homme seul, pris dans l’emballement d’un mensonge qui va se révéler mortel.Une fatwa numérique qui s’emballeOn se souvient que tout est en effet est parti de là : le mensonge d’une adolescente de 13 ans, absente le jour où le professeur d’histoire-géographie, lors d’un cours sur la liberté d’expression, montre à ses élèves les caricatures de Mahomet et leur propose de détourner le regard quelques secondes s’ils sont choqués. Elle prétend que le professeur a demandé aux élèves musulmans de sortir de la classe avant de montrer une image du Prophète nu. Fou de rage, le père, poussé par un certain Abdelhakim Sefrioui, salafiste fiché S, poste des vidéos sur les réseaux sociaux dans lesquelles il demande le renvoi de ce « voyou » dont il donne le nom ainsi que l’adresse du collège. La fatwa numérique s’emballe très vite, avec, tapi dans l’ombre, Abdoullakh Anzorov, un réfugié tchétchène de 18 ans, qui va passer à l’acte.Quelques jours auparavant, Samuel Paty, joué tout en retenue par Antoine Reinartz (vu dans Anatomie d’une chute), lâché par le référent laïcité de l’Éducation nationale, montré du doigt par ses pairs et passé sous les radars de la Police, se sent abandonné, menacé, malgré le soutien actif de la principale du collège, de son assistante et de la responsable de l’accueil. Toute cette haine contre lui l’effraie, le mine.Samuel paty, seul face à lui-même« Ce n’est pas un film à charge, avoue Vincent Garenq, mais on constate qu’à aucun moment les choses ont fonctionné comme il faut. Le rapport de l’IGPN, la Police des polices, pointe des dysfonctionnements, tandis que les services de l’Éducation nationale et de la plateforme de signalements Pharos ne prévoient pas à un tel scénario catastrophe. » Il s’agit de temporiser, de calmer les esprits. Pourtant, la tension au collège devient insoutenable. Le titre du film est explicite. Il s’agit bien de l’abandon d’un homme, d’un professeur de la République, sûr de sa mission pédagogique, porté par les valeurs de la laïcité et qui se retrouve seul face à lui-même. « Rendez-vous compte qu’on lui a demandé de rédiger lui-même sa demande de protection policière, s’insurge le réalisateur, alors qu’il est harcelé et insulté de toutes parts. »Dans L’abandon, on voit aussi deux familles musulmanes, informées du mensonge de l’élève, prendre le parti de Samuel Paty à côté de la principale du collège, au moment où l’incident est clos. « Ça me rassure de voir des gens défendre les valeurs de la République, confie Vincent Garenq. J’y ajoute le témoignage à charge de la fille du salafiste Sefrioui contre les agissements de son père. » C’est son attitude courageuse qui l’a incité à raconter « cette histoire qui en dit beaucoup sur notre société ».« C’est l’intérêt du film de montrer que Samuel Party meurt des suites de son cours sur la liberté d’expression. D’ailleurs, on fait tout pour qu’il soit montré dans les écoles. »« L’Abandon » ✭✭✭✭Un film sobre, remarquable, précis et d’une réelle intensité dramatique sur les circonstances qui ont conduit à l’assassinat d’un professeur de la République livré à la vindicte. Antoine Reinartz prête son visage paisible à un Samuel Paty effrayé par un tel torrent de haine à son égard, persuadé de ne pas avoir failli à sa mission, alors que l’Éducation nationale voit une faute qui mérite des excuses. Mention spéciale à Emmanuelle Bercot, bouleversante dans le rôle de la principale du collège. En salle.