À l’affiche de « L’Abandon », le comédien incarne le professeur d’histoire-géographie assassiné. Entre respect de la vérité et dénonciation de la haine en ligne, il livre au « Point » sa vision d’une vocation sous haute tension.Il est Samuel Paty. Dans sa simplicité, son empathie, sa vocation. Humanité, succession de lâchetés et de mensonges, haine en ligne, poids écrasant porté par les enseignants, l’acteur Antoine Reinartz (120 Battements par minute) se livre au Point, alors que le film a été présenté hors compétition à Cannes et suscite une vague de réactions, parfois extrêmes.Le Point : Quand on interprète une personne réelle, que toute la France connaît, que recherche-t-on en premier : la ressemblance ou l’humanité ?Antoine Reinartz : C’est quand même l’humanité. Au départ, il y a le respect des faits. Trois procès ont décortiqué les événements. Je ne peux pas me permettre la moindre erreur ou le moindre déplacement par rapport à la vérité. Concernant la ressemblance, on s’est plutôt concentrés sur l’idée de vocation. À un moment donné, nous avons cherché à être très précis sur les détails physiques, comme les grains de beauté, le poids, les cheveux.Puis on s’est dit que les gens n’avaient que deux ou trois images de lui en tête. Si on tombe dans le mimétisme pur ou dans la virtuosité, on bascule dans une idée de spectacle qui peut paraître déplacée. Dans un film sur Samuel Paty, on ne cherche pas la performance, contrairement par exemple au film sur Donald Trump, où la performance de l’acteur est centrale. Le vrai défi pour moi consistait à faire émerger l’humanité, à rendre le personnage vivant.Comment vous êtes-vous préparé ? Avez-vous rencontré des proches, ou au contraire, vous avez essayé de garder une certaine distance émotionnelle ?J’ai lu tous les livres sur le sujet. L’avantage, c’est que ces onze jours ont été énormément décortiqués. Quand on lit les rapports d’enquête et les ouvrages, en plus du scénario, on se rend compte au bout de trois livres qu’on a quasiment tous les éléments. J’ai également rencontré Mickaëlle Paty, l’une de ses sœurs. Elle m’a beaucoup libéré en me disant qu’elle me faisait confiance et en validant mon choix au casting.Elle m’a parlé de son frère, de leurs soirées, de leurs discussions, de son rapport avec son fils et de sa relation avec son métier, qui était une véritable vocation. Il était très attaché à l’Éducation nationale, avec tout ce que cela a de beau et de classique. C’est un endroit de savoir, de connaissance, d’empathie et d’attention dans la transmission, et non un univers de paillettes.Je suis aussi allé assister aux cours d’un ami qui enseigne l’histoire-géographie à Clichy, en banlieue parisienne, auprès de classes de 5e, 4e et 3e, pour observer comment on s’adresse à des élèves de cet âge.Il n’y a pas eu des moments de dissociation ou d’angoisse suite à la lecture des enquêtes ?Il y a de petits moments où, en lisant les comptes rendus de procès et tout ce qui concerne la « djihadosphère », on devient un peu paranoïaque. On en rit parfois nerveusement, et je pense que les gens qui travaillent ou vivent dans ce milieu ont besoin de cette distance. Quand on plonge dans un monde aussi particulier, on ressent à un moment donné le besoin de revenir à la réalité et de se dire que, globalement, tout ne se résume pas à cela.Il y a un enjeu de responsabilisation des plateformes à interroger, car cela reste encore une sorte de Far West.Dans le film, on montre un peu moins cet aspect car l’intrigue se concentre vraiment sur le collège, sur la famille de la jeune fille qui a menti, sur le faux représentant des imams de France, et surtout sur Samuel.On voit dans le film un mécanisme s’emballer en ligne alors que presque personne ne semble mesurer les conséquences réelles. Quel est votre rapport aux réseaux sociaux ?Antoine Reinartz : J’ai rencontré sur TikTok plein de jeunes spécialisés dans le cinéma. Au début, j’appréhendais un peu, mais j’ai été bluffé par leur niveau de cinéphilie et la pertinence de leurs questions sur les films. Il faut toujours nuancer. Cependant, au départ, quand j’étais plus jeune, je les utilisais plutôt comme un exutoire. On y exprime sa colère, on partage un contenu qui relève davantage de l’affirmation de soi ou du défouloir que d’un véritable partage.C’est une sorte de rejet qui n’est pas fait pour le dialogue, et c’est propre aux réseaux sociaux. Les réseaux sociaux servent à s’affirmer en disant « Je suis ceci », à masquer les publications qui agacent, ou à poster un contenu sous le coup de la colère en pensant faire un geste politique. Cela mène à une polarisation extrême. Il y a une responsabilité à interroger dans le fonctionnement de ces réseaux aujourd’hui.Sur l’affaire Samuel Paty, les médias traditionnels n’ont pas participé à la cabale. Ils possèdent une déontologie et une méthode de travail. Cette cabale est née et s’est développée uniquement sur les réseaux sociaux. Les plateformes qui ont permis la diffusion de cette haine en ligne n’ont pas été remises en question ou interrogées par la justice. On rétorque souvent qu’elles ne sont que des hébergeurs et que les utilisateurs sont responsables de leurs contenus, mais si de tels propos avaient été publiés sur le site d’un grand média comme Le Monde, ce média aurait été poursuivi.Il y a un enjeu de responsabilisation des plateformes à interroger, car cela reste encore une sorte de Far West.Le titre du film, L’Abandon, renvoie justement à cette idée d’abandons successifs autour de Samuel Paty. Selon vous, le film accuse, ou cherche plutôt à comprendre comment une telle tragédie a été possible ?On ne peut pas résumer l’accusation à une seule personne fautive. Face à un tel drame, il y a plusieurs défaillances, plusieurs responsabilités et culpabilités. Au début, je me demandais souvent : « Et si le professeur avait eu un soutien plus direct ? Et si le terroriste était venu un autre jour, alors que Samuel était parti en voiture ? » Il y a une multitude de facteurs. La responsabilité de l’Éducation nationale existe, mais celle du terroriste est évidemment bien plus grande, tout comme celle des personnes condamnées, telles que le père de la jeune fille et le faux représentant des imams.Il y a aussi la question des réseaux sociaux et de la loyauté de l’entourage : certains se sont empressés de se désolidariser avant même de connaître les faits. Ils n’ont pas eu la présence d’esprit de se dire qu’il s’agissait des déclarations d’une adolescente de 13 ans.La force du film est qu’il n’interroge pas un seul aspect et ne délivre pas une grande morale unique. Il ouvre plusieurs pistes de réflexion : comment mieux protéger nos professeurs, comment utiliser nos réseaux, et comment réagir face à des adolescents qui affichent un rapport déréalisé à la violence et acceptent l’idée qu’un enseignant puisse se faire tabasser. Cela interroge sur la banalisation d’une certaine violence chez certains jeunes.Est-ce que vous ressortez avec une inquiétude sur la jeunesse et son rapport à la haine ou au harcèlement aujourd’hui ? Et est-ce que cela change aussi votre regard en tant que parent ?Ce sont plutôt les parents d’élèves que j’interroge. Nous faisons peser énormément de responsabilités sur les enseignants. Au moindre problème sociétal, on attend de l’Éducation nationale qu’elle change la société. On a envie de dire que le reste de la société doit bouger aussi. Chaque parent s’estime expert sur ce qui est bon, bienveillant, juste, ou sur ce qui doit être enseigné ou non. Il y a énormément de contestations, même lorsqu’un professeur fait une simple remarque à un élève. On leur demande beaucoup alors que le métier est très peu valorisé, y compris sur le plan financier.Il y a un équilibre à retrouver pour revaloriser cette profession. Tout cela m’interroge sur le regard que nous portons sur nos enseignants, sur notre comportement en tant que parents d’élèves, et sur la nécessité d’accepter que la pédagogie est leur métier.
Antoine Reinartz : « Dans un film sur Samuel Paty, on ne cherche pas la performance, mais l’humanité »
À l’affiche de « L’Abandon », le comédien incarne le professeur d’histoire-géographie assassiné. Entre respect de la vérité et dénonciation de la haine en ligne, il livre au « Point » sa vision d’une vocation sous haute tension.















