C’était une profession périlleuse. Le prægustator, nous dit le Gaffiot, était, dans la Rome antique, un « esclave chargé de goûter préalablement les mets ». Ce métier à risque, mentionné par Suétone et Tacite, ne répondait certainement à aucune vocation. Il en est de même, deux millénaires plus tard, lorsque le Royaume-Uni, bien involontairement, s’est retrouvé en position d’être notre prægustator : celui qui a ingurgité avant nous le poison du rabougrisme. Il faut se souvenir de la campagne référendaire de 2016, et du culot avec lequel une clique de charlatans a réussi à faire avaler aux Britanniques leur élixir dont le principe d’action était plutôt simple : l’Union européenne étant la cause de tous les maux – elle coûtait cher, surchargeait de normes et permettait une immigration massive –, la potion Brexit les guérirait tous.Les marchands de carabistouilles avaient, il est vrai, trouvé un idiot utile impeccable en la personne David Cameron, le Premier ministre d’alors. Obsédé par l’idée de se garder à sa droite, le fringant locataire du 10 Downing Street a joué avec le destin de son pays pour préserver le sien. Son chantage grandiloquent vis-à-vis de l’Union européenne – « cédez à mes revendications où je fais un malheur » – n’a pas fonctionné, mais le virus qu’il a contribué à diffuser dans les esprits, selon lequel le Royaume-Uni était lésé dans cette affaire, s’est retourné contre lui.Le Brexit a démontré le coût politique, économique et stratégique du repli nationaliste.Michel BarnierDix ans après, le Brexit, nous écrit Michel Barnier, « a démontré le coût politique, économique et stratégique du repli nationaliste ». Les Britanniques l’ont d’ailleurs bien compris : ils sont aujourd’hui une large majorité, dans les sondages, à considérer qu’il était une erreur.Il faut, bien sûr, souhaiter le retour des Britanniques dans le giron de l’Union ou, à défaut, un rapprochement le plus poussé possible. Comme le dit Nicolas Baverez dans nos colonnes, « l’Europe a aussi besoin du Royaume-Uni pour faire face à la menace existentielle de la Russie, à l’Amérique illibérale qui s’est transformée de protecteur en prédateur, à l’emprise économique de la Chine, aux ambitions impériales de la Turquie ».Du « plan A » de Marine Le Pen au « plan B » de Jean-Luc MélenchonMais surtout nous, Français, devrions méditer les leçons du prægustator britannique. Nos apôtres du rabougrisme ont d’ailleurs commencé à en rabattre, depuis dix ans : en 2017, Marine Le Pen, galvanisée par le Brexit, vantait sa potion Frexit. Elle l’a remballée depuis, comprenant qu’elle était invendable, personne n’ayant envie de voir ses économies dévaluées par un retour au franc. Jean-Luc Mélenchon, au même moment, proclamait sans rire qu’il allait faire accepter au reste du continent ses délires chavistes, faute de quoi il y aurait un « plan B », élixir dont la composition exacte n’était pas connue mais qui ressemblait beaucoup au « plan A » de Marine Le Pen… Lui aussi a remisé son produit magique. Il en a depuis inventé d’autres…La fin de la mode du Frexit n’a pas pour autant signifié un retour à la raison. Les programmes de LFI et du RN sont tellement éloignés des réalités économiques admises partout ailleurs en Europe qu’ils ne pourraient mener, s’ils étaient appliqués, qu’à une sortie de l’euro. La tolérance de nos voisins et des marchés financiers a ses limites. Qui a vraiment envie d’être le David Cameron français ?Quant aux partis censés incarner la rationalité, ils hésitent, pour beaucoup, entre une rigueur qu’ils savent nécessaire et l’angoisse de se faire déborder par l’un des deux pôles du charlatanisme. Ils se risquent parfois sur leur terrain, et incorporent trop souvent à leurs discours quelques doses des concoctions lepénomélenchonistes, se disant que cela ne peut pas faire trop de mal, et que ce serait politiquement habile… Ils ont tort. « Le seul moyen d’être vraiment trompé, c’est de se croire plus fin que les autres », disait La Rochefoucauld. Qui a vraiment envie d’être le David Cameron français ?