Dix ans après le référendum sur la sortie de l’Union européenne, le Royaume-Uni traverse une nouvelle crise existentielle.La débâcle historique du Labour lors des élections locales du 7 mai débouche sur une crise politique majeure au Royaume-Uni. Alors que 5 000 postes électoraux étaient à pourvoir, le parti de Keir Starmer a perdu 1 500 sièges et 40 conseils municipaux, quand Reform UK, dirigé par Nigel Farage, gagnait 1 450 sièges et 14 conseils. Dans le même temps, Plaid Cymru, parti indépendantiste, est devenu la première force politique du parlement du pays de Galles que les travaillistes contrôlaient depuis sa création en 1999, et le SNP a remporté nettement les élections législatives en Écosse, avec pour projet de lancer un nouveau référendum sur l’indépendance dès 2028.Cette déroute fait imploser la large majorité issue des élections générales de juillet 2024, réduisant à néant l’espoir d’une renaissance de la social-démocratie et d’une sortie de l’interminable crise dans laquelle le Brexit a enfermé le Royaume-Uni. Elle s’est cristallisée autour de la faiblesse du leadership de Keir Starmer, qui, dénué de toute vision stratégique, a multiplié les revirements et s’est discrédité dans l’affaire Peter Mandelson, nommé ambassadeur à Washington contre les règles de conformité et d’éthique. Elle s’est matérialisée par la prise en tenailles du Labour – comme des Conservateurs – par les partis populistes, Reform UK à l’extrême droite et les Verts à l’extrême gauche.La cause profonde de l’effondrement du Labour se trouve cependant dans la dégradation de la situation du Royaume-Uni. L’économie est particulièrement vulnérable au choc pétrolier provoqué par la guerre d’Iran et le blocage du détroit d’Ormuz, du fait des errements de la politique énergétique et de la faiblesse des stocks de gaz. La croissance a été divisée par deux (0,6 % contre 1,4 % en 2025) sous l’effet de la chute de la consommation, de l’investissement et des exportations ; l’inflation a bondi à 3,3 % ; le déficit commercial se creuse au-delà de 2,4 % du PIB ; le déficit public tend vers 5,5 % du PIB, ne laissant aucune marge de manœuvre ou d’action. Dans le même temps, l’immigration illégale reste à des niveaux importants et l’ordre public n’est plus assuré face à la vague d’attaques au couteau et à la montée de l’antisémitisme.Le roi Charles III à la rencontre de représentants de la communauté juive. dans le quartier de Golders Green, à Londres, le 14 mai. PA PHOTOS/RICHARD POHLE/THE TIMES/PA WIRE/ABACA Le positionnement diplomatique du Royaume-Uni demeure par ailleurs introuvable depuis sa sortie de l’Union. Le projet de « Global Britain » s’est révélé chimérique et l’isolement de Londres est aggravé par la destruction méthodique par Donald Trump du mythe de la relation spéciale avec les États-Unis. La guerre en Iran a montré l’état critique des armées, avec l’incapacité de la Royal Navy de mobiliser ne serait-ce qu’un bâtiment opérationnel pour contribuer à la protection des bases de Chypre et de Diego Garcia, touchées par des frappes iraniennes. Enfin, les institutions sont paralysées par l’éclatement du système politique et l’essor des partis extrémistes, particulièrement Reform UK, grand bénéficiaire politique du chaos qu’il a lui-même engendré avec le vote du Brexit.Keir Starmer est désormais en sursis. Prenant acte de ses responsabilités dans le cuisant échec de son parti, il a exprimé sa volonté de rester Premier ministre afin de conduire les réformes nécessaires, notamment le rapprochement avec l’Union dans les secteurs de la défense, de l’énergie, de la pêche ou de l’enseignement, avec la réintégration dans Erasmus à partir de 2027. Le retour dans l’Europe constitue de fait la seule option crédible ouverte pour le Royaume-Uni, après que l’histoire du XXIe siècle a basculé de la mondialisation à un âge des empires où la force prime le droit, où le protectionnisme évince le libre-échange, où la violence sort de tout contrôle. Mais la situation échappe totalement au Premier ministre.Le Premier ministre, Keir Starmer, au Parlement britannique le 20 avril. HANDOUT/HOUSE OF COMMONS/AFP/HANDOUT Le gouvernement fait face à une vague de démissions, dont celle de Wes Streeting, ministre de la Santé, qui a fait acte de candidature au 10 Downing Street. Le Labour s’est fracturé autour de la tentation d’opérer un virage vers l’extrême gauche, mêlant anticapitalisme, étatisme et fiscalisme, rejet de l’Union européenne, hostilité envers Israël et les États-Unis. Une pression très forte s’exerce sur Keir Starmer pour le pousser à annoncer son départ pour l’automne, ce qui permettrait à Andy Burnham, maire du Grand Manchester, de se faire élire député lors d’une élection anticipée à Makerfield afin de pouvoir lui succéder.Le spectre de Liz Truss plane au-dessus du LabourEn réalité, le destin du Premier ministre se joue autant sur les marchés financiers que dans les rapports de force au sein du Labour. L’instabilité politique a en effet fait flamber les taux des emprunts du Trésor britannique, le Gilt à dix ans approchant 5,2 % et le Gilt à trente ans dépassant 5,8 %, tandis que la livre perdait plus de 6 % face au dollar. Le spectre de Liz Truss plane donc au-dessus du Labour, avec la menace d’une crise financière qui deviendrait inévitable en cas de tournant vers la gauche, plongeant le Trésor britannique mais aussi la City et le secteur bancaire dans la tourmente.La descente aux enfers du Labour, qui fait pendant à la chute des conservateurs, s’inscrit dans la continuité du naufrage du Brexit. L’éclatement du système politique n’est que le reflet de la désintégration de l’économie et de la société qu’il a déclenchée.La démographie est sinistrée avec une fécondité réduite à 1,4 enfant par femme. La croissance est atone et 8 points de PIB ont été perdus depuis le Brexit, en raison de la stagnation de la productivité indissociable de la chute de 18 % des investissements. L’inflation est installée au-dessus de 3 % du fait des goulots d’étranglement et des tensions sur l’offre provoqués par le départ de plus de 1 million de travailleurs européens. La désindustrialisation s’emballe avec l’arrêt des investissements étrangers et la hausse des prix de l’énergie (le prix de l’électricité pour les entreprises atteint 33 dollars par MWh contre 20,7 en France). L’économie dépend de manière excessive des marchés financiers et de l’immobilier, minés par les sorties de capitaux : la City, si elle résiste à Paris et Francfort, affiche désormais une capitalisation inférieure à celle de la Bourse de Taipei. La crise des finances publiques est permanente depuis l’éphémère gouvernement de Liz Truss. La dette est à 93,8 % du PIB et son service explose avec la hausse des taux d’intérêt. Simultanément, l’envolée des impôts freine l’activité et l’investissement, à l’image de la suppression du statut des non-domiciled (« non-résidents ») en avril 2025, qui a entraîné le départ de 30 000 grandes fortunes sur les 74 000 non-doms, avec à la clé la perte de 110 milliards de livres et de 40 000 emplois pour l’économie britannique ainsi que de 5 milliards de livres de recettes fiscales pour le Trésor.Immigration, paupérisation, communautarisme…L’implosion de la société britannique accompagne celle de l’économie. L’exil des travailleurs européens a déclenché une arrivée massive d’immigrés extracommunautaires. La paupérisation progresse et le communautarisme gagne des pans entiers du territoire et de la population, entraînant l’application de la charia et la gestion du système éducatif par les Frères musulmans dans certains quartiers, notamment à Birmingham. Simultanément, l’ordre public disparaît et la violence prolifère, avec la multiplication des attentats islamistes et des agressions contre les immigrés. Tommy Robinson, militant nationaliste opposé à l’immigration et l’islam, a ainsi fait défiler 150 000 personnes sous les drapeaux de l’Union Jack et de la croix de Saint-Georges en septembre, puis de nouveau 60 000 le 16 mai, tandis que les mouvements en faveur de la Palestine continuent à se développer, notamment au sein des universités. Enfin, le Royaume est de plus en plus désuni face à la revendication d’indépendance de l’Écosse et du pays de Galles, comme face à la dynamique de réunification de l’Irlande.Le Brexit a ainsi ramené le Royaume-Uni aux années 1970, quand le long déclin engagé en 1945 du fait de l’étatisation de l’économie, de la dérive de l’État providence et de l’omnipotence des syndicats l’avait plongé dans la stagflation lors des chocs pétroliers (inflation de 15 %, déficit de 9 % du PIB). Il est de nouveau l’homme malade de l’Europe, cette fois aux côtés de la France. Mais, contrairement à notre pays, il ne bénéficie pas de la protection de l’Union et de l’euro et se trouve à la merci des marchés financiers. La combinaison d’une croissance plate, d’une productivité stagnante, d’une inflation élevée, d’un chômage en hausse, d’une dette incontrôlée, d’un leadership politique faible et d’une nation divisée pourrait le contraindre, comme en 1976, à faire appel au FMI. Margaret Thatcher se verrait une nouvelle fois donner raison, qui rappelle dans ses Mémoires que « croire que les lois de l’économie et le jugement des marchés puissent être suspendus à la volonté des gens intelligents est une pure folie qui coûte très cher ».Besoin de l’Union pour retrouver le chemin du développementLe Royaume-Uni ne peut traiter ses problèmes de productivité, d’attractivité, d’anomie et de crise des institutions représentatives qu’en se réinventant et en se repositionnant au cœur de l’Europe dont il a voulu se séparer. Il a désespérément besoin de l’Union pour retrouver le chemin du développement, condition de la stabilisation de la classe moyenne et de la paix civile. Mais l’Europe a aussi besoin du Royaume-Uni pour faire face à la menace existentielle de la Russie, à l’Amérique illibérale qui s’est transformée de protecteur en prédateur, à l’emprise économique de la Chine, aux ambitions impériales de la Turquie. Londres, qui réalise 41 % de ses exportations et 49 % de ses importations avec l’Union, représente aussi le plus important excédent de la balance des paiements de la zone euro : un séisme financier outre-Manche provoquerait donc de très fortes répliques sur le continent.Winston Churchill aimait à dire que « l’Angleterre s’écroule dans l’ordre, la France se relève dans le désordre ». Pour avoir cédé à la démagogie, nos deux pays communient dans une nouvelle Entente cordiale placée sous le signe de l’écroulement dans le désordre. De part et d’autre de la Manche, il est grand temps de renoncer aux mirages de la radicalité et à la tentation de la violence pour emprunter la seule voie raisonnable, celle de la transformation du modèle économique et social, du renouveau démocratique, de la restauration de la souveraineté et de la défense de la liberté, qui est au principe de l’histoire de nos deux pays.La City n’a pas dit son dernier motLive and Let Die, chantait Paul McCartney peu après la séparation des Beatles. Les paroles de cette chanson très populaire sur les terres de Sa Majesté pourraient s’appliquer aux banquiers de la City. Ils ont « vécu » et « laissé mourir » le triste souvenir du Brexit. Il y a neuf ans, le Français Xavier Rolet, qui dirigeait la City de Londres, avait prédit que cette dernière risquait de voir s’envoler 232 000 jobs. Soit 21 % des emplois de la place financière de la capitale anglaise, sachant qu’à ce moment-là elle représentait 7 % de la production économique et 11 % des recettes fiscales du Royaume-Uni. « My goodness ! »Heureusement pour les argentiers londoniens, mais aussi pour les nombreux commerçants – tailleurs, chausseurs ou restaurateurs – qui vivent de leurs largesses, cet oracle ne s’est pas matérialisé. Si Londres a perdu son rôle de porte d’entrée financière par défaut pour l’Union européenne, elle a consolidé son leadership pour les marchés des devises, des assurances ou des produits dérivés. « Le secteur emploie toujours 1,1 million de personnes, qui génèrent désormais 8 % de l’économie [du Royaume-Uni, NDLR], soit 224 milliards de livres sterling par an, rapporte le magazine The Economist. En termes réels, cela représente 20 % de plus qu’au moment où M. Rolet avait lancé son avertissement. »Des règles plus avantageuses« Il ne faut jamais parier contre New York », entend-on régulièrement outre-Atlantique, dans la bouche des cadors de Wall Street. La même chose vaut, semble-t-il, pour la place de Londres. En 2025, il y a eu davantage de salariés ayant gagné plus de 1 million d’euros à la City que partout ailleurs en Europe. Là-bas, on a dénombré l’an passé 718 banquiers « millionnaires » chez Barclays, 358 chez JP Morgan Chase et 212 chez Bank of America, pour ne citer que ces établissements. L’explication ? D’abord la bonne santé de la place. Mais aussi des règles plus avantageuses. Il y a trois ans, le régulateur britannique a supprimé le plafond de deux fois le salaire fixe pour les bonus.François Miguet
Brexit dix ans après : la gueule de bois
Dix ans après le référendum sur la sortie de l’Union européenne, le Royaume-Uni traverse une nouvelle crise existentielle.














