Dix ans après le référendum, le nom de l’un de mes ouvrages, « Le Brexit va réussir », continue de me hanter.Alors que le Royaume-Uni marque le dixième anniversaire du référendum européen, les images de l’annonce du résultat sont à peine jaunies. C’était hier, le 24 juin 2016 à 4h40 du matin quand David Dimbleby, l’anchorman des soirées électorales de la BBC, annonce d’une voix blanche, néanmoins bien posée : « Le peuple a parlé. Nous quittons l’Union européenne. » Le ciel me tombe sur la tête. Le supporter du « Remain » que je suis est KO. Les bigots, opportunistes et fieffés menteurs du camp d’en face l’emportent bien que le demi-paradis cher à Shakespeare bénéficie d’un statut sur mesure idéal au sein du bloc communautaire : un pied dedans, un pied dehors et jamais de plain-pied.Dans ces circonstances, quelle mouche a pu me piquer quand, deux ans plus tard, j’écris un brûlot hostile à la vision catastrophiste selon laquelle il n’y aurait point de salut hors des Vingt-Huit. Le Brexit va réussir… Mon hymne au départ s’étale en gros caractères noirs sur la couverture blanche de l’essai.Beaucoup ont cru distinguer derrière cette dangereuse provocation une solide dose de cynisme consistant à aller à contre-courant de la vulgate europhile. Affirmer haut et fort que l’Angleterre va gagner la bataille du Brexit en étant libre de se forger un nouveau destin planétaire et prouver au fil de treize chapitres denses que le XXIe siècle sera made in Britain font l’effet d’un « vent » dans une assemblée de trappistes. Déplorable.De surcroît, la bonne fortune en librairie d’un éloge immodéré et prophétique du Brexit concocté par un ressortissant belge, européiste de cœur, devenu du jour au lendemain un « Brexiteer » de raison, est loin d’être assuré. Penser contre soi-même, argumenter contre ses propres convictions avec l’aide d’une plume malicieuse peut certes rapporter gros et faire mousser le prochain à-valoir versé par l’éditeur. Mais promulguer qu’avec le retrait, c’est Bruxelles et non pas Londres qui se retrouve dans la purée, revient à agiter le chiffon rouge devant le taureau. Gare au retour de manivelle, mon petit Marco !Perfide AlbionComme il fallait s’y attendre, mes confrères parisiens, trop heureux d’enfoncer « l’ennemi héréditaire » en vue d’échapper à la sinistrose hexagonale, descendent en flèche un pamphlet proclamant que la perfide Albion saura exploiter la nouvelle course au grand large une fois sauvée du joug des vils eurocrates.Dans Le Point – qui m’a fait une fleur en publiant les bonnes feuilles malgré son attachement au drapeau bleu décoré de douze étoiles d’or –, l’ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, Pascal Lamy, ridiculise avec des mots coupants le prétendu conte de fées d’un divorce libérateur. La chaîne Arte, qui pourtant avait fait ses vaches grasses de mon documentaire sur Goldman Sachs, refuse catégoriquement de lire le projet de film basé sur la thématique du bouquin que je lui ai soumis. Pire, la plateforme culturelle franco-allemande commande deux longs-métrages à des correspondants à Londres pour la presse française mettant en exergue les opposants au largage des amarres.Outre-Manche en revanche, la presse eurosceptique me porte assistance. Sous le titre Le Belge dénoncé comme un hérétique parce qu’il défend la réussite du Brexit, le Times consacre deux pleines pages à ma descente aux enfers. À l’évidence, le propriétaire du quotidien de centre droit, l’europhobe Rupert Murdoch, m’a collé sur le front un coup de tampon qui fait de moi sa propriété for ever.Jusqu’à la sortie officielle du royaume, le 31 décembre 2020, l’atmosphère à Londres est carrément irrespirable. Le Brexit divise familles, amis et collègues. Étant souvent pris à partie au cours de prises de bec haineuses, les deux dessins du dessinateur humoristique Caran d’Ache faisant référence à l’affaire Dreyfus me traversent l’esprit. Dans le premier, une tablée discute calmement. « Surtout ne parlons pas de l’affaire », dit l’un des invités. Le second montre les dîneurs en train de se bagarrer. La légende signale : « Ils en ont parlé. »Fidélité à Sa MajestéDans cette ambiance délétère, l’obtention de la naturalisation britannique dans la foulée de la parution m’a réconforté. Sous les lambris de la mairie de Kensington and Chelsea, le quartier où je réside depuis mon arrivée dans la capitale en 1985, je jure fidélité à Sa Majesté que la tradition indulgente qualifie sans autre examen de gracieuse. Son portrait décoloré est cependant élégant. Reste que pendant la Coupe du monde de football en Russie, mon cœur a continué de battre au rythme de la prouesse des valeureux Diables rouges au lieu d’applaudir la mièvre sélection aux trois lions. Je conserve d’ailleurs le passeport de ma contrée natale au cas où je serai amené à fuir le silence effrayant des Anglais… tant qu’on ne leur a pas été présentés.Heureusement, Churchill vient à ma rescousse. Mon père avait acclamé le libérateur de la Belgique sur la Grand-Place en novembre 1945. J’enfourche la bravade du « Vieux Lion » tout à tour sarcastique, désabusé ou chaleureux, plaçant l’ex-superpuissance à l’intersection de trois cercles – l’Europe, les États-Unis et le Commonwealth – sans appartenir à aucun d’entre eux. Mais bon, ils sont comme ça, mes nouveaux compatriotes, toujours à la limite du hors-jeu tout en ayant horreur d’être marqués de trop près.Le constat est aujourd’hui accablant. Le Brexit n’a pas tenu ses promesses.Les signes de cet insuccès sont légion. Si le célèbre rayon traiteur d’Harrods débite cinquante types de fromages, une demi-douzaine de sortes de saucissons et des croissants à la parfaite cuisson, les prix sont dans l’ascenseur. L’émigration d’une partie des expatriés a provoqué la fermeture de nombreux restaurants où ils faisaient bombance. Au grand désespoir des classes supérieures de la capitale, les plombiers et décorateurs polonais ou roumains se sont exilés avec armes et bagages sous des cieux plus cléments. Et les lycées français, qui affichaient naguère complets, ont dorénavant de la place.Quant à la productivité des travailleurs autochtones censés remplacer les stakhanovistes du Vieux Continent, elle reste au plus bas alimentant une croissance atone. Le Brexit n’a pas permis à la main-d’œuvre locale de retrouver ce que sa culture ne lui apprend plus, le goût du risque, de l’ascension sociale et de l’argent. Le syndicaliste des Midlands qui s’écriait, jadis, « nous ne sommes pas nés pour travailler » aurait-il eu finalement raison ?Un leurreSurtout, l’engagement des Brexiteers à diminuer l’immigration nette par le truchement de la fin de la libre circulation des personnes s’est avéré un leurre. La hausse des arrivées en provenance d’Asie et d’Afrique, légales comme clandestines, en témoigne. La quasi-totalité des infirmières et bon nombre de médecins qui m’ont récemment soigné à l’hôpital public St Mary’s de Paddington ont été recrutés en dehors de l’UE.À lire les sondages actuels, 58 % des sujets interrogés réfutent la séparation contre 48 % au moment du scrutin.Reste que je ne suis pas repentant d’avoir été un renégat. Avec quelques milliers d’exemplaires écoulés, mon bel ouvrage a fini dans les poubelles de l’Histoire. Je suis toutefois satisfait d’avoir relayé dans le monde francophone la version du peuple du « Leave » jusque-là inaudible.Le Brexit a survécu à une décennie de brouillamini. Il a résisté à la pression des nostalgiques de l’adhésion comme des jusqu’au-boutistes de la rupture. Le simple fait d’être là sans relâche est pour lui une sorte d’exploit. La partance de l’Union illustre admirablement le fameux conseil donné aux jeunes mariées de l’époque victorienne pour endurer des rapports conjugaux jugés pénibles : se concentrer sur le devoir patriotique. « Fermez les yeux et pensez à l’Angleterre »…« Le Brexit va ­réussir », de Marc Roche (Albin Michel, 240 p., 18,50 €). DR