ENTRETIEN. À Bordeaux, Thomas Cazenave a choisi d’aller vite. À peine élu maire, il lance le plan « 100 jours, 15 mesures ». Une stratégie destinée à rétablir la confiance, alors que sa majorité est attendue au tournant.Le nouveau maire de Bordeaux veut aller vite, et il le revendique. Deux mois après une victoire serrée contre l’édile écologiste sortant, Pierre Hurmic, Thomas Cazenave cherche à imprimer sa marque et à imposer son rythme. Avec son plan « 100 jours et 15 mesures », cet inspecteur des finances et ancien ministre délégué chargé des Comptes publics veut démontrer que l’impuissance publique n’est pas une fatalité.Propreté, éclairage, sécurité, circulation : il commence par le visible, le quotidien, le tangible. À ses yeux, c’est le seul moyen de restaurer le lien démocratique. « Sans le retour de la confiance, il sera difficile de lancer les grands projets », martèle le quadragénaire.Mais au-delà de ses premières décisions, c’est une méthode que le maire cherche à établir. Car Thomas Cazenave n’a pas seulement récupéré les clés de l’hôtel de ville de Bordeaux, il a aussi pris les rênes de la métropole, redonnant ainsi à Bordeaux un rôle moteur à l’échelle du territoire. À l’agglomération, il défend un « projet de mandature » conçu pour dépasser les équilibres politiques traditionnels. Son pari ? Bâtir une majorité sur des objectifs plutôt que sur des étiquettes. Logement, mobilités, RER métropolitain : derrière l’urgence affichée, il engage en réalité une stratégie plus large qui consiste à prouver, rapidement, qu’une alternance peut produire des effets concrets dans la vie des habitants.Le défi est réel. Seul maire Renaissance à la tête d’une métropole de plus de 200 000 habitants, Cazenave sera observé. Après avoir été un laboratoire pour les écologistes, Bordeaux devient un test pour la macronie alors même que l’élection présidentielle de 2027 structure déjà le débat politique. Entre pragmatisme budgétaire et volontarisme politique, il défend une conviction : le salut de la démocratie passe par des résultats concrets et basiques dans le quotidien des habitants.Le Point : Votre élection à la mairie de Bordeaux a mis en lumière une ville fracturée. Comment réconcilier les deux Bordeaux ?Thomas Cazenave : Je n’ai pas fanfaronné le soir de ma victoire. J’ai immédiatement dit que je serais le maire de tous les Bordelais. Cela suppose de sortir des postures militantes et de laisser les débats nationaux à la porte pour se consacrer aux affaires de la ville. Le respect est indispensable : j’ai salué le travail de Pierre Hurmic et je n’ai aucun problème à assumer l’héritage de certains projets. Mais rassembler, c’est aussi une méthode. À la métropole, j’ai ouvert l’exécutif à des maires socialistes alors que j’avais la majorité absolue.Beaucoup de citoyens doutent de l’utilité de leurs votes. Comment changer cela ?J’ai beaucoup réfléchi à cette question. Le problème, c’est le sentiment d’impuissance publique : les discours s’enchaînent, mais la vie ne change pas. Ma responsabilité est de prouver que l’action publique produit des résultats visibles. Mon adversaire, ce n’est pas l’opposition. C’est l’impuissance publique. Si nous ne rendons pas la ville plus sûre, plus propre, plus fluide, alors personne ne croira en nos grandes transformations de demain.Pour recréer la confiance, il ne peut pas y avoir de temps mort.Thomas CazenaveC’est le sens de votre plan sur cent jours ?Exactement. Pour recréer la confiance, il ne peut pas y avoir de temps mort. Nous avons lancé 15 mesures concrètes sur la propreté, la sécurité et le cadre de vie. Le retour de l’éclairage la nuit est déjà une réalité, les équipes de propreté ont été redéployées et le désherbage des rues est lancé. D’autres chantiers prendront davantage de temps. Mais d’ici à l’été, le quotidien des Bordelais doit avoir changé.Vos opposants parlent d’opérations symboliques, voire de communication. Ont-ils totalement tort ?Ce ne sont pas des symboles, ce sont des réponses aux attentes exprimées par les Bordelais pendant la campagne des municipales. On ne peut pas demander aux habitants d’adhérer à de grands projets urbains à quinze ans si leur vie quotidienne est dégradée. La qualité de vie est un préalable. Restaurer ces bases, ce n’est pas faire de la communication, c’est agir. Aux Aubiers, au-delà de l’opération de nettoyage menée le 9 avril, j’ai mis fin au morcellement de l’entretien en imposant un marché unique entre les bailleurs sociaux, la ville et la métropole. Quant à l’illumination du patrimoine, ce n’est pas anecdotique : je veux que Bordeaux redevienne une ville lumière qui rayonne.Sécurité : l’heure des arbitrages budgétairesVous promettez plus de policiers municipaux alors que les finances sont au rouge. Où trouvez-vous l’argent ?En assumant des choix. Porter nos effectifs à 285 policiers municipaux coûte de 5 à 6 millions d’euros. J’ai lancé un audit financier et j’ai arrêté certains projets : le téléphérique à 95 millions d’euros et le réaménagement des allées de Tourny (15 millions). Mais recruter ne suffit pas, il faut aussi une doctrine d’emploi. Je crée dès cet été une brigade de nuit pour sécuriser les quartiers festifs les jeudis, vendredis et samedis soir. Il faut aussi faire preuve de fermeté, en particulier dans les espaces publics : en une semaine, 150 contraventions ont été dressées contre les engins débridés qui mettent les piétons en danger.On ne lance pas de grands projets sans le retour de la confiance.Thomas CazenaveVos opposants raillent le défilé permanent des ministres à Bordeaux. N’en jouez-vous pas un peu trop ?J’assume totalement ! Pour défendre les dossiers bordelais et métropolitains, il est impératif d’entretenir d’excellentes relations avec Paris. J’y consacrerai une journée par semaine. Les résultats sont là : j’ai obtenu l’installation définitive d’une unité de force mobile à demeure en quelques jours. Aux Capucins, nous travaillons avec l’État à la création d’un commissariat réunissant polices nationale et municipale. Avoir l’oreille du gouvernement n’est pas un luxe, c’est un levier pour la ville.Capucins-Victoire : le laboratoire du projet Cœur de villeDepuis quelques années, le quartier des Capucins concentre les difficultés. Comment changer la donne ?Le secteur Capucins-Victoire est le premier acte de notre projet Cœur de ville. L’idée est d’en faire un quartier témoin de notre méthode pour réhabiliter le centre historique. Au programme : ravalement des façades, nouveaux aménagements urbains et préemption offensive des baux commerciaux. L’objectif est de reprendre le contrôle, pied d’immeuble par pied d’immeuble, pour réinstaller une offre commerciale de qualité. En couplant cette approche urbanistique avec une sécurité renforcée, nous voulons refaire de ce secteur l’un des cœurs battants de Bordeaux. Une fois ce modèle éprouvé ici, nous le déploierons dans d’autres quartiers de la ville.Votre projet de mandature à la métropole n’est-il pas un moyen de verrouiller le pouvoir ?C’est l’inverse. Historiquement, la métropole fonctionnait sur une cogestion sans projet commun. En 2020, les socialistes et les écologistes ont mis en place une « cogestion partisane », qui excluait les maires de droite et du centre, pourtant légitimement élus. Je propose un contrat démocratique : tous les groupes qui votent le projet de mandature entrent dans l’exécutif : c’est le cas des socialistes. Mais il y a une règle : « Si vous ne votez pas le budget métropolitain, vous quittez l’exécutif. »Ce contrat tiendra-t-il face aux tensions qui ne manqueront pas d’apparaître au moment des élections nationales ?Oui, car je ne suis pas à la tête d’une coalition classique qui exigerait de négocier en permanence. Nous avons un seul et unique groupe majoritaire, à la ville comme à la métropole, réuni par notre projet. Ce n’est pas un accord d’appareils, c’est un engagement politique.Un « pacte girondin » pour desserrer l’étauVous prônez un « pacte girondin ». Bordeaux ne peut plus s’en sortir seule ?Raisonner à l’échelle de la seule ville-centre est une impasse. Ces dernières décennies, notre politique d’aménagement du territoire a échoué, créant des fractures territoriales majeures, dont la crise des Gilets jaunes a été le symbole le plus éclatant. Mobilité, logement et développement économique : tout doit se penser désormais au niveau du département. Le RER métropolitain est le pivot de cette stratégie. En reliant les villes du département, il permet de construire des logements et de développer des activités économiques autour des gares, sur des zones déjà artificialisées. C’est la seule manière de desserrer la pression immobilière qui s’exerce sur le territoire bordelais.Le macronisme municipal n’existe pas.Thomas CazenaveOn vous entend moins sur l’écologie. Est-ce un angle mort ?L’écologie n’est le monopole d’aucun parti. Qu’ont fait nos prédécesseurs écologistes en six ans ? Planter des arbres n’est pas l’alpha et l’oméga d’une politique environnementale. Nous portons des ambitions structurelles : je veux faire de la métropole un territoire exemplaire sur la réutilisation de l’eau, car c’est la ressource qui va manquer demain. Nous allons multiplier les bornes électriques pour décarboner la mobilité, et accélérer la rénovation énergétique des bâtiments publics, à commencer par nos écoles.Vous êtes le seul maire Renaissance d’une grande ville. Portez-vous une responsabilité particulière ?Je ne raisonne pas comme ça. Le macronisme municipal n’existe pas. Mon objectif est d’être à la hauteur des espoirs suscités par cette élection. Je souhaite que dans quelques années, les Bordelais constatent que la ville a changé et va dans la bonne direction.Votre cap en une phrase ?Prouver que l’action publique peut changer la vie réelle des gens. Si le vote produit des résultats concrets, nous aurons fait beaucoup pour la démocratie.
Thomas Cazenave : « Mon principal adversaire, c’est l’impuissance publique »
ENTRETIEN. À Bordeaux, Thomas Cazenave a choisi d’aller vite. À peine élu maire, il lance le plan « 100 jours, 15 mesures ». Une stratégie destinée à rétablir la confiance, alors que sa majorité est attendue au tournant.









