Elu maire et président de la métropole, l’ancien ministre des Comptes publics mise sur des actions visibles pour imposer sa marque et démontrer aux électeurs que voter change le quotidien.À Bordeaux, le pouvoir s’est inscrit dans une course contre la montre. Depuis son élection, Thomas Cazenave (Renaissance) a imposé un tempo soutenu à son équipe comme à l’administration. Marquée par l’obsession du résultat rapide, sa méthode consiste à traduire ses engagements de campagne dans l’espace public.En septembre 2025, dans un essai politique Péril sur la démocratie. Refonder l’État (Plon-Mollat), l’ancien ministre des Comptes publics s’inquiétait de la paralysie de l’action publique qui nourrit la défiance des citoyens. À la mairie, il entend y répondre par l’action en montrant que l’alternance n’est pas qu’une affaire politicienne mais une réalité qui se mesure dans le quotidien. « Il faut renouer avec des élus qui s’engagent, prennent des décisions, et qui ont des résultats », insiste Thomas Cazenave.Pour y parvenir, le nouveau maire a structuré son début de mandat autour d’une séquence de « cent jours » déclinée en quinze mesures. Un calendrier conçu comme une démonstration, où, chaque semaine, une priorité donne lieu à des actes destinés à matérialiser le changement. Le soir même de son élection, il part à la rencontre de la police municipale. Pour le nouvel édile, cette première sortie sonne le lancement de son « plan Marshall » pour la sécurité, l’une de ses promesses de campagne les plus martelées.Le choix de l‘immédiatUn affichage qui trouve rapidement un écho au sommet de l’État : quelques jours plus tard, le Premier ministre Sébastien Lecornu et le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez viennent annoncer la création d’un commissariat mixte aux Capucins et l’installation d’une compagnie de CRS à demeure. Une « célérité de l’État » qui fait réagir son prédécesseur écologiste. « Il a obtenu tout ce que les gouvernements m’ont refusé durant mon mandat, arguant que Bordeaux n’était pas une ville insécure », note Pierre Hurmic. Mais le changement ne se joue pas seulement dans les annonces ministérielles : il doit être palpable. Le 10 avril, aux Capucins, les Bordelais découvrent leur maire lors d’une opération « place nette », une intervention d’ampleur menée par une centaine de policiers aux côtés du préfet et du procureur. Ces déploiements de force font bondir l’opposition. « Ces mises en scène ne règlent rien, fustige Céline Papin, porte-parole écologiste. La multiplication des contrôles ne fait pas baisser une criminalité liée en grande partie aux violences sexistes intra-familiales et au narcotrafic. » Plus largement, les écologistes pointent « une théâtralisation de la vie politique locale ». « Depuis son élection, c’est un ministre par semaine qui vient à Bordeaux avec grosses voitures et gardes du corps », glose Harmonie Lecerf-Meunier, autre porte-parole des écolos. Des critiques qui n’entament pas la détermination de la majorité. Aux Aubiers, c’est cette fois la propreté qui devient le support de la démonstration. Moins spectaculaire qu’une opération de police, la séquence obéit à la même logique : prouver que la mairie peut agir sur ce que les habitants voient dans leur rue. Il en est de même, rue Pelleport, lorsque l’édile accompagne les agents municipaux venus désherber. Ici, on ne traque pas le dealer, on arrache les « herbes folles » qui avaient « colonisé le trottoir ». « Le geste n’a rien d’exceptionnel, mais il est attendu, assure un élu. Pour certains Bordelais, cette végétation sauvage était devenue le symbole d’une ville livrée à elle-même. »Vous ne pouvez pas conduire une transformation de la ville si vous n’êtes pas rapide!Alexandra Siarri, Première adjointe de Thomas CazenaveUne hyperactivité revendiquée. Thomas Cazenave est un homme pressé. Son agenda millimétré ne laisse guère de place aux flottements. « Vous ne pouvez pas conduire une transformation de la ville si vous n’êtes pas rapide », souligne Alexandra Siarri, première adjointe (LR) chargée de l’urbanisme. Et l’exécutif promet de ne pas décélérer. Au programme des mois à venir : la création d’une brigade de nuit pour pacifier les quartiers festifs, des opérations de dératisation au Grand Parc et à la gare ainsi que l’installation de commissions citoyennes de quartier.Soir de victoire électorale, le 22 mars, pour Thomas Cazenave, acompagné par Alexandra Siarri (LR), devenue sa première adjointe. SEBASTIEN ORTOLA / REA Dans cette reconquête du paysage urbain, l’un des dossiers les plus sensibles concerne la place de la voiture. Thomas Cazenave dresse un constat sévère sur la piétonnisation menée par son prédécesseur. « Elle s’est faite sans concertation, à marche forcée », accuse-t-il, pointant ses effets négatifs sur le commerce bordelais. Pour réviser le plan de circulation, un groupe de travail a été mis en place, avec la promesse de supprimer les sens interdits contestés. Destinée à lever les « verrous qui compliquent l’accès au centre-ville », cette suppression sera accompagnée, avant l’été, d’une nouvelle politique de stationnement.Sécuriser, nettoyer, rouvrir la ville mais aussi éclairer. Le retour de l’éclairage nocturne mis en place dès le 16 avril n’était qu’un prélude. Aujourd’hui, une dizaine de bâtiments remarquables, dont la basilique Sainte-Croix,cazenavecazenaveccc ont été mis en lumière. « Je veux renouer avec l’image d’un Bordeaux en grand, une ville lumière au service de l’attractivité économique », explique le maire.Ce marathon de symboles régaliens ne fait toutefois pas l’unanimité. « C’est le retour de la bonne vieille droite », soupire Céline Papin, qui dénonce une « agitation de surface privilégiant les apparences au détriment du temps long de la concertation ». Une critique rejetée par Alexandra Siarri, chargée également de réorganiser la participation citoyenne. Cette ancienne élue de l’équipe Juppé, qui a fait du terrain sa marque de fabrique, propose un « choc de proximité » : elle promet de simplifier les « procédures illisibles » et de rapprocher la décision des habitants pour en finir avec « le parcours du combattant où un citoyen attend des mois avant d’avoir une réponse ». C’est le retour de la bonne vieille droite.Céline Papin, porte-parole des écologistesPour l’exécutif, ces premières mesures doivent contribuer à installer un climat plus apaisé et recréer les conditions d’évolutions plus profondes. Reste que les principaux leviers de transformation ne se situent pas à l’échelle de la ville. Ils se trouvent à la métropole, forte d’un budget de deux milliards d’euros. Encore fallait-il en prendre la tête. Après avoir convaincu les vingt-sept maires, Thomas Cazenave en a été élu président le 24 avril.Pour s’emparer des commandes, le nouveau président a bousculé les règles du jeu. Finis les arrangements feutrés de la cogestion, il a constitué une coalition construite autour d’un projet de mandature. « La couleur politique ne m’intéresse pas », lâche ce macroniste de la première heure. À ce jeu-là, le maire de Bordeaux a réussi le tour de force d’embarquer ses collègues socialistes. Un ralliement que Christine Bost, l’ancienne présidente (PS) de la métropole et maire d’Eysines, tient toutefois à nuancer : « Nous avons accepté ce projet parce que nous avons pu l’amender et le coécrire ». Les écologistes, eux, ont refusé de s’y associer et se retrouvent à l’écart de l’exécutif. « Au fond de la classe, à regarder les autres travailler », raille Christian Bagate, le nouveau maire (sans étiquette) de Bègles. Un isolement assumé par les écolos qui refusent la règle fixée par le président. « Le jour où vous ne votez pas le budget, vous n’êtes plus dans l’exécutif », énonce Thomas Cazenave. Désormais aux manettes des leviers financiers, l’édile dispose d’une force de frappe considérable, mais encadrée par la dette. « Celle de la ville a augmenté de 65 % et celle de la métropole de 100 % en six ans. La métropole est à sec », assure Thomas Cazenave. L’heure est aux arbitrages. Le président a abandonné le projet de téléphérique : « ça coûte 95 millions d’euros, on ne le fera pas ». Même sort pour le métro : « 4 milliards d’euros pour un impact qui n’est pas démontré », précise-t-il. À rebours de ces projets « pharaoniques », il mise sur un « tramway de nouvelle génération » et l’optimisation du réseau existant, en allongeant quais et rames. Le président table aussi sur le futur RER métropolitain érigé en priorité absolue pour « desserrer l’étau » qui pèse sur Bordeaux.La vie de cette mandature ne sera pas un long fleuve tranquille.Christine Bost, ancienne présidente (PS) de la métropoleAu-delà des mobilités, Thomas Cazenave défend une stratégie globale d’aménagement à travers son « pacte girondin ». Son ambition ? Développer logements et activités autour des gares périphériques. Reste à savoir si les maires, souvent réticents à densifier, s’inscriront dans cette logique sur la durée. « La vie de cette mandature ne sera pas un long fleuve tranquille, prévient Christine Bost. Nous allons avoir une présidentielle, des législatives, des régionales... » Dans ce contexte appelé à se tendre, l’autorité du nouveau président ne manquera pas d’être mise à l’épreuve.Le retour de l’attractivitéEn matière de construction, l’édile bordelais entend également rompre avec ses prédécesseurs qui, selon lui, ont trop souvent privilégié la végétalisation au détriment de la production de logements. « Renoncer à la politique du million d’arbres et à la végétalisation de nos villes, alors que les canicules se multiplient, serait aller à contre-courant », prévient Christine Bost. Thomas Cazenave assure vouloir poursuivre cet effort tout en relançant la construction, notamment en assouplissant les règles du « bâtiment frugal » instauré par l’ancienne majorité. « Avec ce label, certains projets passaient plusieurs fois en commission. Résultat : des promoteurs finissaient par renoncer, précise Alexandra Siarri. Il faut simplifier les procédures pour les aider à innover et à sortir des opérations. »Ce changement de doctrine s’accompagne d’un inventaire de terrain. À l’hôtel de ville, les seize grands projets urbains en cours sont passés au scanner. Si Canopia ira à son terme, d’autres seront amendés, notamment pour y intégrer davantage de places de parking. Le maire regarde en particulier vers le nord, entre Bordeaux-Lac et Bacalan, un secteur dont il juge le développement décousu. Dans cette zone, son prochain arbitrage pourrait viser un dossier emblématique : l’opération de La Jallère, pensée comme le premier quartier « bas carbone » par la majorité sortante. En réinterrogeant ce projet, Thomas Cazenave s’attaquerait à l’un des marqueurs les plus forts de l’ancienne équipe municipale.Du trottoir désherbé aux grands projets urbains, une même logique se dégage : montrer rapidement des signaux de rupture. Seule la suite dira si cette politique du visible peut permettre de transformer de façon durable la ville et convaincre les Bordelais que le vote change concrètement leur quotidien.L’œil du politologuePour Gilles Pinson, chercheur à Sciences Po Bordeaux et spécialiste de la gouvernance métropolitaine, l’arrivée de Thomas Cazenave à la tête de la métropole marque un tournant. « On est dans une phase qui rappelle la première présidence d’Alain Juppé : s’ancrer, construire un fief, lancer de grands projets, poser sa marque », analyse-t-il. Alors que le l’élu écologiste et une partie des maires de périphérie s’étaient montrés prudents face à la croissance démographique, la nouvelle majorité relance la machine. « Ce qui frappe, c’est le retour de cet agenda de l’attractivité et de la compétitivité, qu’on pensait dépassé », observe le politologue. Un retour au « Bordeaux en grand » revendiqué par le nouveau maire, qui s’amorce par des gestes de proximité.