Yves Foulon l’indéboulonnable maire LR d’Arcachon (33) affronte une tempête inédite. Enquête sur les coulisses d’un pouvoir municipal de plus en plus contesté.Dimanche 15 mars 2026, Yves Foulon est aux anges. Pour la cinquième fois depuis 2001, le maire Les Républicains (LR) d’Arcachon savoure son triomphe : il est réélu avec 66,51 % des voix. À 67 ans, l’édile semble immunisé contre l’usure du pouvoir, s’imposant en véritable artiste des urnes. Un artiste vraiment ? Ce que les électeurs ignorent ce soir-là, c’est que quelques heures auparavant le maire a violemment pris à partie son adversaire écologiste, Vital Baude. Une agression d’une rare brutalité, captée par le réalisateur Stéphane Scotto, qui, pour les besoins d’un documentaire, avait équipé le candidat d’un micro-cravate. Le florilège sidère : « Si je pouvais vous coincer derrière les poubelles, ça me ferait plaisir de vous mettre une branlée. […] Vous êtes un fils de pute, vous êtes un enculé… »Une séquence vidéo qui ébranle la villeDiffusée dès le surlendemain par le média Vakita, la vidéo est visionnée par des millions d’internautes. Le parquet de Bordeaux ouvre par la suite une enquête pour « menace de crime ou délit à l’encontre d’un élu, violences et injures non publiques ». Yves Foulon plaide le « coup monté », sans convaincre. Il est convoqué devant le tribunal correctionnel de Bordeaux le 1er juillet 2026.Dans la cité balnéaire, les condamnations n’ont pas manqué. Sophie Panonacle, députée macroniste de la circonscription, est la première à dégainer. « Ses propos sont ceux d’un petit voyou de banlieue », cingle-t-elle. Dans son sillage, d’autres élus s’indignent, de la gauche au Rassemblement national (RN). L’élu municipal (RN) Laurent Lamara fustige en plein conseil municipal le comportement du maire. Dans les rangs de la majorité, en revanche, c’est le silence radio.Pour certains, la scène n’a rien de nouveau. « C’est du Foulon pur sucre ! confie un ancien fonctionnaire municipal. Derrière le personnage sympathique, qui embrasse tout le monde, il y a un homme capable de piquer des colères noires, de balancer des dossiers en l’air ou de menacer ses interlocuteurs. » Si ce témoin exige l’anonymat, c’est parce que « Foulon a une capacité de nuisance », glisse-t-il. Un notable renchérit : « Comme tous les maires, il a de multiples moyens de pression : les places au port, les corps-morts, les subventions… »Un climat politique local sous tensionPrésident de l’Association des propriétaires et résidents pour la sauvegarde du Moulleau, Philippe Bourgeois, architecte à la retraite, témoigne, lui, à visage découvert. « Foulon se comporte comme un despote. Si vous n’êtes pas bien vu, vous pouvez être privé de salle de réunion, comme je l’ai été », tempête ce dernier plusieurs fois candidat aux municipales.La presse locale dénonce aussi des pressions : après Sud-Ouest, La Dépêche du bassin affirme avoir été marginalisée. « Viré de la table de presse du conseil municipal », son rédacteur en chef, Alexis Blad, est toujours privé de communiqués et d’invitations, après avoir révélé en 2022 une transaction immobilière sensible : l’acquisition par le maire et son demi-frère, Roger Padois, de la villa Salesse. Un joyau de l’architecture coloniale du front de mer construit en 1854.La villa Salesse au cœur des polémiquesPour les adversaires du maire, cette villa est devenue un symbole du système Foulon. Jacques Storelli, président de l’Association de sauvegarde du site d’Arcachon (Assa), a saisi la justice pour contester les permis de construire accordés au maire par sa propre majorité. Si ses recours ont été rejetés en 2024, la polémique a rebondi avec la destruction quasi totale de la villa originelle. Sollicitée, la direction de la communication de la ville d’Arcachon coupe court : « Le maire et ses adjoints ne répondront à aucune sollicitation du Point. »Le dossier n’est pourtant pas clos. En ce mois de mai 2026, Jacques Storelli a déposé une plainte contre X pour « faux et usage de faux, prise illégale d’intérêts, exécution de travaux contraires au plan local d’urbanisme et démolition sans autorisation, y compris des éléments remarquables du bâti ». En mars, AC !! anti-corruption, une association nationale, dont la présidence d’honneur est assurée par l’ex-juge Éric Halphen, avait déposé une plainte similaire. Yves Foulon, lui, dénonce un « acharnement ».En attendant, la nouvelle villa de plus de 550 m² sort de terre. Officiellement, elle est destinée à devenir la résidence personnelle du maire. « C’est ce qu’il nous a assuré », confie l’ex-conseillère municipale (LR) Marie-Josée Billet, la seule proche de Foulon qui a accepté de parler. Pas de quoi convaincre les détracteurs de l’édile.Dans une ville où le prix du mètre carré a bondi de 40 % depuis 2018, le mélange des genres interroge. Des liens entre élus, urbanisme et immobilier sont pointés, tandis que la chambre régionale des comptes recommandait dès 2019 une charte de déontologie. Claire Marescot, première adjointe (LR) au maire chargée notamment de l’urbanisme, dirige la résidence pour personnes âgées Les Hespérides de la plage tout en étant agente commerciale pour un cabinet immobilier de La Teste-de-Buch. Contactée, l’intéressée a refusé de s’exprimer. Sophie Devilliers, adjointe au maire chargée de l’environnement et du développement, est, elle, l’épouse de Jean-Jacques Devilliers, l’architecte qui a conçu le premier plan des travaux de la villa Salesse. Ce qui n’a pas empêché cette élue de voter pour l’attribution du permis de construire.Le rôle trouble des sociétés immobilièresSi l’opposition en a fait un angle d’attaque, c’est aussi parce que la sphère familiale du maire n’est pas en reste. Son demi-frère, Roger Padois, est à la tête de plusieurs sociétés immobilières, sa sœur et sa nièce sont également actives dans l’immobilier. En avril 2026, la nomination de sa sœur, représentante de l’Association des agents immobiliers de la région d’Arcachon, au conseil d’administration d’Arcachon Expansion, la régie municipale qui gère notamment le théâtre et l’office du tourisme, a été contestée. « Le maire a pris part à ce vote », s’indigne Laurent Lamara.En 2018 déjà, la société civile immobilière Mestrezat, créée fin 2016 et détenue à parité avec son demi-frère, Roger Padois, a défrayé la chronique. Lors d’un conseil municipal, Anny Bey, élue d’opposition (divers droite), accuse le maire de posséder, avec son demi-frère, une société de promotion immobilière baptisée Hemingway et domiciliée aux Canaries, dont le régime fiscal est avantageux. L’attaque est frontale. Yves Foulon dément aussitôt, assurant dans un communiqué que cette société appartient exclusivement à Roger Padois.Mais la charge de son opposante l’oblige à reconnaître qu’il est cocréateur de la SCI Mestrezat, qui a conduit, au moins, une opération dans la ville. Une information jusqu’alors inconnue. Reste un point troublant : au sein de cette structure locale, son demi-frère n’apparaît pas en nom propre, mais via cette même société Hemingway. Dans cette cité balnéaire où l’immobilier est florissant, le sujet ne passe pas inaperçu. « J’estime qu’un maire ne devrait pas se livrer à des opérations de marchands de biens. Il n’y a rien d’illégal bien sûr, mais ce n’est pas moral ! » note Christian Panonacle, ex-conseiller municipal (Renaissance) et époux de la députée Sophie Panonacle.Selon nos informations, confirmées par le Parquet national financier (PNF), Yves Foulon a fait l’objet d’une enquête préliminaire en 2022 pour « prise illégale d’intérêts et présomption de blanchiment ». Une procédure classée en 2024 : il s’agissait d’une « infraction insuffisamment caractérisée », a précisé le PNF. Selon un interlocuteur de l’ombre, « la mairie et le domicile de Foulon auraient été très récemment visés par de discrètes perquisitions ». Ce que le procureur de la République de Bordeaux n’a pas confirmé, ajoutant qu’« Yves Foulon ne fait pas actuellement l’objet d’une autre enquête ».Une opposition municipale maltraitéeAu-delà du terrain judiciaire, ce sont les manières de Foulon qui alimentent la controverse. Face à la contradiction, le maire d’Arcachon quitte volontiers les gants de velours pour le coup de poing verbal. Jean-Pierre Ardoin Saint Amand qui se bat depuis des années contre un projet d’hôtel 5 étoiles menaçant « le plus vieil aquarium public du monde, construit en 1867 », en a fait les frais. À l’été 2025, cet ancien chef d’entreprise octogénaire lance à l’édile : « Moi vivant, jamais vous ne détruirez l’aquarium ! » Réponse immédiate, de Foulon devant plusieurs témoins : « Dépêchez-vous de mourir, alors ! »Cette scène n’est pas la seule. Un autre jour de 2025, le ton monte dans la maison de quartier du Moulleau. « Foulon nous a traités de tous les noms », s’indigne Philippe Bourgeois. Le chapelet est fleuri : « Emmerdeurs, connards, trous du cul ! » La députée, elle, a échappé aux injures. Mais Foulon lui a concocté une humiliation publique. En septembre 2023, à l’occasion de la venue d’Olivia Grégoire, alors ministre déléguée chargée des petites et moyennes entreprises, du commerce, de l’artisanat et du tourisme, la ville organise un dîner auquel tous les officiels sont conviés. C’est du moins ce que croit Sophie Panonacle. « Quand je suis arrivée avec la ministre, il n’y avait pas de place pour moi à la table… »Des méthodes qui finissent par user ses opposants. Christian Panonacle a jeté l’éponge face au « sectarisme » du maire. Vital Baude, qui résiste encore, dénonce un édile qui « maltraite systématiquement ses opposants ». « C’est pire que ça, il les méprise », renchérit Laurent Lamara. En conseil municipal, le maire n’hésite pas à couper le micro de l’élu écologiste. « Ce n’est pas aussi caricatural, mais la règle est claire : on ne reparle jamais après le maire », tempère Marie-Josée Billet, tout en reconnaissant que « ce n’est pas facile d’être un opposant ».Pas facile effectivement. Les opposants dénoncent un traitement à part : pas de bureaux privatifs, pas d’accès libre à la mairie pour récupérer leurs courriers ou se rendre dans un service. « Il faut une autorisation et être chaperonné par un agent », s’indigne Vital Baude. Quant aux amendements déposés, ils sont systématiquement balayés. « Pour le maire, les opposants sont de simples spectateurs », cingle Lamara.Depuis la diffusion de la vidéo, Yves Foulon se fait plus discret. Sollicité à trois reprises par téléphone et par e-mail, le maire a refusé de répondre au Point. L’échéance judiciaire approche. En cas de condamnation lourde, il pourrait perdre sa Légion d’honneur, dont il est si fier. À Arcachon, certains facétieux préparent déjà des tee-shirts reprenant ses propos les plus virulents. Pas sûr que le maire goûte la plaisanterie.
Insultes filmées, soupçons immobiliers... Le maire d’Arcachon dans la tourmente
Yves Foulon l’indéboulonnable maire LR d’Arcachon (33) affronte une tempête inédite. Enquête sur les coulisses d’un pouvoir municipal de plus en plus contesté.









