On les croyait en voie de disparition, ils font un retour remarqué, en particulier du côté de sauternesIls étaient considérés comme battus, perdus, on les plaignait. C’était une partie importante du patrimoine viticole de Bordeaux qui s’effilochait annonçant une fin prochaine. Le goût pour ces grands vins liquoreux semblait relever du passé, d’une époque définitivement révolue. Les clients se faisaient rares, plutôt âgés, par conséquent eux aussi en voie de disparition. Le négoce n’achetait plus et les trésoreries des domaines, asséchées, ne permettaient plus une communication efficace.Cependant, tous ne perdaient pas espoir. Ceux qui participaient aux salons, constataient que quand ils parvenaient à faire déguster leur vin à une jeune clientèle, l’accueil était plutôt enthousiaste. Quelques riches (et courageux) investisseurs s’en sont mêlés, rachetant des châteaux, des crus classés de sauternes, avec la ferme intention de ne pas trop perdre d’argent. Eux aussi percevaient une petite brise favorable.Côté chai, une meilleure maîtrise technique a permis de réduire considérablement le soufre dont usaient, avec force, les anciens pour stopper la fermentation et conserver les vins. Ces liquoreux, dont on disait qu’ils étaient bons quand ils étaient vieux, sont devenus des vins délicieux dès les premières années. À peine mis en bouteille, on s’en régale. Ils éclatent de fruit, de senteurs et de saveurs fraîches et séduisantes. Mais ce qui est valable pour sauternes, la vedette de ces appellations de blancs liquoreux, l’est moins pour les autres, moins connues, plus petites et qui attirent moins les investisseurs. Peut-être aussi que la multiplicité de ces appellations nuit à leur reconnaissance de la part des consommateurs.Moins de volume et de visibilitéSainte-croix-du-mont, loupiac, cérons, cadillac, sans compter les graves supérieures ou les premières côtes de bordeaux… Cette division pas toujours vraiment justifiée ne simplifie guère l’approche. C’est d’ailleurs pour cela que fut créée la bannière de communication « Sweet Bordeaux », une sorte de regroupement familial. Du côté de loupiac que nous avons retenu dans nos dégustations de « livrables », comme on dit à Bordeaux pour évoquer les vins en bouteilles, on hésite entre le verre à moitié plein et celui à moitié vide : « Il y a quelques années, on avait à peu près 350 hectares, on produisait 9 000 hectolitres de Loupiac, et là, depuis deux ans, on se cantonne à 150 hectares et 3 000 hectolitres de Loupiac, explique Jean-Christophe Darriet gérant du château Dauphiné-Rondillon et président de l’appellation. Les bouleversements climatiques ont réduit les rendements, et les surfaces ont fortement diminué. C’est le point très, très négatif, parce qu’on va perdre de la visibilité, on est moins présents. Déjà que l’appellation Loupiac, est petite à l’origine. Avec 150 hectares, on devient de moins en moins visibles. »Une partie des producteurs, pour des questions de vente plus rapides, rétrogradent leur production en AOC bordeaux moelleux. Il y a une demande, notamment en grande surface. Guère réjouissant. Mais, ajoute Jean-Christophe Darriet : « Cela permet aussi de sélectionner et de garder, finalement, tous les meilleurs terroirs pour faire des liquoreux. Sur le nouveau consommateur, je suis très confiant : on a des produits qui devraient plaire. Le cœur du loupiac, pour moi, ce sont des produits avec un peu plus de tension, plus proches du fruit. Malheureusement, les pertes de volumes font qu’on est moins présents dans les rayons des supermarchés ou dans les magasins. Par contre, c’est à chaque viticulteur de se bouger, d’aller à droite, à gauche et de vendre son produit. »Rester confiantC’est ce que font ceux qui persévèrent. « Il faut rester confiants sur ce que l’on va faire, distribuer nous-mêmes nos produits. Mais ce n’est pas nouveau : les liquoreux, ça a toujours été un contact entre le producteur et le consommateur. » Le millésime 2025 amplifie ce que décrit Jean-Christophe Darriet : fraîcheur, tension et fruité éclatant dans l’ensemble des appellations concernées.Au Château d’Yquem, son directeur Lorenzo Pasquini confirme « On avait des lots très concentrés, d’autres moins, mais tout était assez pur, assez aromatique. Le botrytis était de très grande qualité, on n’a quasiment rien jeté, il n’y avait pas d’aigre, tout était sain. Donc oui, je pense qu’on est sur un joli millésime, très qualitatif. »Catherine D’HalluinChâteau du Cros« On n’est pas bio, dans la région c’est compliqué mais on est très sensibles et attentionnés à l’environnement. On a des vieilles vignes de 100 ans et des bois. Une colline calcaire avec des chênes, une grande biodiversité. Plus un terroir de caractère qui donne cette fraîcheur et cette nervosité caractéristiques de nos vins. Il faut de l’élégance et de la pureté dans les liquoreux. On fait des vins à boire et non à « déguster ». Le vin c’est d’abord du lien social. Dans les années 2010, on s’est ouvert à l’œnotourisme. On propose des ateliers accords mets et vins et des ateliers assemblages. Pour ça on a des lots différents et l’objectif c’est d’élaborer la cuvée la plus parfaite possible par rapport au palais de chacun. Les participants repartent avec leur bouteille, ils la bouchent, font l’habillage. Il faut s’amuser et partager : pour moi c’est ça le vin. On fait aussi des dégustations en musique, c’est très étonnant l’impact de la musique sur la dégustation. On a une image, on est connus, on a la chance d’avoir ce vieux château qui crée une présence. Les clients sont attirés. »
Bordeaux : la bataille des liquoreux
On les croyait en voie de disparition, ils font un retour remarqué, en particulier du côté de sauternes










