On s’attendait au style 2022, costaud et velouté. Mais voilà le millésime 2025, délicat, élégant, que certains n’hésitent pas à qualifier de « nouveau bordeaux » en opération reconquête.D’abord parlons du « Qui va bien ». Il s’appelle 2025 et c’est le divin millésime, celui que les Bordelais attendaient. C’est vrai que très souvent, par le passé, ils entonnaient assez facilement le « chantons tous son avènement ». Mais là, sans être le plus grand, le plus fort, le plus dense, il est le plus actuel. C’est-à-dire, du moins pour la couleur rouge, le vin en parfaite harmonie avec ce qui semble correspondre à la demande d’aujourd’hui : la fraîcheur, l’accessible sans le banal, le charme, l’éclat, la sapidité, le fruit juste cueilli pour le plaisir immédiat, un soupçon de complexité pour satisfaire l’intellect, une tendre acidité pour exciter la langue… Bref, un vin « de bon esprit », comme on disait autrefois.Pour le définir autrement : il est l’exact opposé de ceux (pas tous) qui ont fait la mode au crépuscule des années 1990 et à l’aube du nouveau millénaire. Nous les appelions les « trop de tout » : trop de maturité, trop d’extraction et donc trop de tanins, trop de bois, etc. Des rouges d’esbroufe. Le « bling-bling » fut aussi viticole. À cette même époque d’ailleurs, Alain Souchon chantait « Foule sentimentale », dénonçant avec humour ce phénomène : « On nous Claudia Schiffer. On nous Paul-Loup Sulitzer. Oh, le mal qu’on peut nous faire ». On aurait pu ajouter « On nous Robert Parker ». Le goût et les notes du critique américain ont ouvert le marché américain aux vins de Bordeaux ; ils les ont flingués aussi. Le commerce a tué le commerce. Ou plutôt l’esprit mercantile, l’aubaine ont engagé l’avenir, brûlé le marché. À l’époque, beaucoup de ceux qui donnent le la du grand orchestre bordelais, désireux par-dessus tout – y compris au-delà la raison – d’obtenir du 98/100 ou du 100/100 dans le classement du célèbre critique, se sont lancés au galop dans la course au « trop ».Ainsi, ils posaient les fondations d’un bordeaux bashing qu’ils ont ensuite dénoncé. Sans compter tous les responsables qui ont autorisé, facilité le recours aux copeaux pour boiser les « petits » vins… Casse-pipe assuré. « C’est toujours mieux que d’utiliser leurs vieilles barriques », nous assurait un seigneur de la rive droite. Quelques absurdités plus tard, Bordeaux était voué aux gémonies par ceux qui avaient la charge de vendre les bouteilles, notamment en France – les cavistes. Quant aux restaurateurs, quand ils ne rejoignaient pas le chœur des enragés, ils s’étonnaient de ne plus voir les propriétaires ou leurs représentants venir leur rendre visite. On évoque beaucoup la courbe de « déconsommation »… Elle n’a pas entamé sa descente hier mais il y a déjà plusieurs décennies. Peu s’en souciaient. Ajoutons à ce cocktail mortifère une bonne dose de droits de douane façon Trump, et l’on connaît la suite. Il faut alors disposer d’une forte dose d’optimisme pour se monter serein. « Je crois qu’on est allés trop loin dans une forme d’extraction, de concentration. On a fini par faire des vins qui ne donnaient plus envie », regrette Benoît Troquard, qui dirige les domaines familiaux du côté de Pomerol. « Ce que je trouve génial aujourd’hui à Bordeaux, c’est que chacun y va de son style, de ses envies. C’est vraiment dommage que ça se casse la gueule maintenant, parce que c’est justement maintenant que Bordeaux est en train de revivre. » Parfaitement juste. Des motivés créent de nouveaux vins, parfois hors appellations, pour correspondre au goût nouveau.Mais l’image d’un vignoble est comparable à un puits : pour descendre, cela va très vite, pour remonter cela prend bien plus de temps. Les vignerons du beaujolais ou du muscadet peuvent en témoigner. Un autre facteur, moins dans la lumière, joue aussi en défaveur des crus vedettes : la spéculation. Nombre d’acheteurs des années glorieuses ne buvaient jamais ces bouteilles. Parfois même, ils ne les avaient jamais vues. Ils les conservaient dans des endroits sécurisés à la température constante. C’était un placement. Il suffisait d’attendre, et la cote montait. Sauf qu’aujourd’hui la cote dégringole et il ne reste à ces spéculateurs que deux possibilités : le tire-bouchon ou l’attente d’un retour incertain des jours meilleurs. Pas de quoi allumer une flammèche de désir pour récidiver. Même si le nouveau millésime est bien noté partout.Noir, c’est noir ? Pas tout à fait. D’abord, il y a ce délicieux 2025, sauvé par une pluie de fin août. D’autres choses encore. Déjà, la vigne nous donne une leçon. Sa capacité à s’adapter surprend tous les observateurs. Le changement climatique, elle connaît. Ella a déjà survécu à ce genre d’épreuves. Il y eut la « petite ère glaciaire », qui succédait à une époque de réchauffement (naturel celui-là). De nos jours, une fois la période d’effroi passée, on s’aperçoit que la vigne résiste, s’accommode des nouvelles données climatiques, semble assimiler le réchauffement plus vite que les humains. À condition toutefois d’être accompagnée : « La résilience de la vigne, comme concept magique, je n’y crois pas, elle peut résister, oui, mais il faut l’aider, il faut du travail humain », confirme Éric Monneret du château La Pointe (pomerol). Emmanuel de Saint-Salvy, à Clos Fourtet, évoque les « nombreux petits ajustements qui font la différence. » L’objectif est clair : obtenir une maturité des tanins sans être obligé d’attendre que les jus annoncent des 15°, voire plus, et perdent leur richesse aromatique et leur fraîcheur : le bordeaux moderne sera celui-là ou ne sera plus.Enfin, comme nous l’annoncions il y a quelque temps, sous une forme légère : hors grands crus, chez les vignerons, c’est le retour des fourgons. Ceux qui vivent de leur métier bougent beaucoup. C’est le cas exemplaire de la famille Négrier, installée au Moulin de Blanchon à Saint-Seurin-de-Cadourne, dans l’appellation haut-médoc. Alors que nombre de leurs voisins arrachent une partie de leurs vignes, eux s’agrandissent, rachètent même des parcelles. Leur secret : les salons et la clientèle particulière. Henri et ses deux fils parcourent la France et la Belgique et viennent porter leurs bouteilles à domicile : « On envoie des palettes sur le salon et, avec le camion, on fait les livraisons sur le trajet pour amortir les coûts. Nos voisins, quand c’était la grande mode du vin dans les années 1990, attendaient les négociants et nous traitaient de ploucs parce qu’on allait vendre notre vin avec le fourgon. Maintenant, ils font comme nous. » À la propriété, l’accueil, c’est tous les jours. « On nous disait vous êtes fous, vous êtes ouverts tous les week-ends. Certains sont en difficulté et ils n’ouvrent même pas leur porte, ça me tue… Aujourd’hui eux, ils arrachent et nous, on continue la route. Ce n’est pas évident, mais c’est une petite récompense. » Tout est dit, et cela bat en brèche l’antienne sur le désamour pour les vins de bordeaux. Quand celui-ci est bon, abordable en prix et proposé par ceux qui le font, il n’y a aucun obstacle.Découvrez notre sélection de primeurs 2025 et notre sélection de 2023 disponibles dans plusieurs appellations.
Bordeaux 2025 : Le charme retrouvé
On s’attendait au style 2022, costaud et velouté. Mais voilà le millésime 2025, délicat, élégant, que certains n’hésitent pas à qualifier de « nouveau bordeaux » en opération reconquête.






