Avec son 25e long métrage, qui a toutes les allures d’une œuvre-somme, Pedro Almodóvar sonde avec une finesse fébrile les frontières de la liberté artistique, tout en se demandant quelle place il occupe encore dans le cinéma mondial qu’il a contribué à façonner. A-t-il encore, à 75 ans, quelque chose à dire ?Autofiction est, comme le suggère son titre, le portrait d’un artiste, pour qui la vie intime et la création cinématographique coexistent dans un tango fusionnel, mais où les partenaires de danse ne suivent pas toujours la même cadence. « Je voulais ébranler un peu la figure totémique du réalisateur, montrer ses faiblesses et ses défauts », a expliqué le maestro espagnol en mars dernier, lors de la sortie du film dans son pays natal. « Et me demander s’il a le droit de faire tout ce qu’il fait. »

De fait, les principaux points de friction dans l’intrigue émergent lorsque Raúl, alter ego d’Almodóvar en proie à la page blanche depuis cinq ans, s’inspire d’un drame personnel ayant secoué sa fidèle assistante pour alimenter son nouveau projet. Ce dernier met en scène Elsa, réalisatrice de deux films cultes tournés il y a longtemps qui travaille désormais dans l’industrie publicitaire. Assaillie par des crises de panique depuis le décès de sa mère, elle décide de s’offrir des vacances aux îles Canaries, où l’inspiration lui revient soudainement, aux côtés de deux amies dont elle subtilise les traumas — infidélité conjugale pour l’une, mort d’un enfant pour l’autre — afin de préparer son grand retour au cinéma.Afin de signaler la situation crépusculaire dans laquelle il se trouve, Almodóvar choisit de tourner une bonne partie de son film dans les paysages lunaires de Lanzarote. Les saisissantes images aériennes de cette île de cendre volcanique tranchent violemment avec la marque de commerce du réalisateur de Volver et de Parle avec elle — cet univers visuel aux couleurs saturées « qui aimait trop la couleur rouge ou jaune », comme dirait Jean Leloup. Au milieu de ce paysage monochrome, une Jeep écarlate surgit soudainement : signe d’espoir franchement émouvant de la part d’un cinéaste qui n’a pas dit son dernier mot. Ou du moins qui se convainc que son œuvre n’est pas achevée…