En compétition au Festival de Cannes et en salle dès aujourd’hui, le nouveau film du grand cinéaste espagnol creuse obstinément un sillon, au risque de la répétition.Qu’attend-on vraiment d’un grand cinéaste ? Qu’il sache distiller, film après film, la même émotion, partager la vision de la vie qui nous a enchantés à ses débuts… et donne, en conséquence, l’impression de se répéter à force de labourer obstinément les mêmes terres ? Ou bien qu’il cherche à se renouveler, mais perde peut-être au passage ce qui faisait sa si précieuse spécificité ? Auto-fiction, le nouveau film de Pedro Almodóvar, témoigne de la difficulté de se frayer un chemin entre ces écueils pour l’auteur d’une œuvre majeure.Le maître espagnol a aujourd’hui 76 ans. Après une première période bigarrée, explosive, provocatrice – de Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier (1980) à Attache-moi ! (1990) –, ce grand cinéphile a pris à partir de Talons aiguilles (1991) le virage du mélodrame, laissant les influences d’Ingmar Bergman, Douglas Sirk et John Cassavetes infuser son cinéma pour produire des films bouleversants et d’une grande inventivité formelle.Ce qui nourrit la création almodovarienne, c’est bien le goût de la fiction contracté dans l’enfance, quand il entendait sa mère discuter avec les femmes analphabètes de son village de la Mancha, lire leurs courriers en y ajoutant des détails et des péripéties sortis de son imagination. Comme tant d’autres films avant lui, Auto-fiction se nourrit de cette passion originelle.Un emboîtement d’histoiresOn suit d’abord Elsa (Barbara Lemmie), metteuse en scène accablée par de terribles migraines depuis la mort de sa mère et insatisfaite dans son couple avec un pompier strip-teaseur, qui tente d’élaborer un scénario pour se sortir de l’impasse. On découvre ensuite qu’Elsa est la création de Raul (Leonardo Sbaraglia), cinéaste reconnu qui cherche lui-même à surmonter le deuil de sa mère… Comme son héroïne, il se voit bientôt reprocher par son entourage sa capacité à piller la vie d’autrui pour nourrir son œuvre.L’emboîtement des histoires, la question de l’inspiration et du rôle que jouent fiction et création dans notre vie, tout ceci est un terrain plus que familier pour qui aime le cinéma d’Almodóvar et la matière d’un de ses chefs-d’œuvre, La Fleur de mon secret (1995). Ici, l’élégance de la mise en scène est intacte, la fluidité du récit parfaite, et les couleurs sont plus soigneusement agencées que jamais. Auto-fiction est un film d’une indéniable virtuosité. Alors d’où vient que l’émotion peine à surgir ?Depuis toujours, Pedro Almodóvar incorpore à ses histoires des œuvres de grands créateurs, tant l’importance de l’art est vitale pour lui comme pour ses personnages. Ici, c’est La Llorona, une chanson de la chanteuse mexicaine Chavela Vargas (qui avait composé des titres pour Kika et La Fleur de mon secret) qu’écoutent ensemble et en larmes Elsa et son amie Patricia (Victoria Luengo, à l’affiche d’un autre film de la compétition, L’Être aimé). Mais au lieu d’être aussi bouleversé qu’elles, le spectateur reste extérieur à la scène, les yeux secs.Une échappée salutaire à LanzaroteDe façon assez étonnante, le sujet d’Auto-fiction rejoint celui d’un autre film en compétition au 79ème Festival de Cannes, Histoires parallèles d’Asghar Farhadi, avec les mêmes conséquences néfastes. La question qui anime les deux cinéastes est la suivante : que deviennent les personnes réelles quand des créatrices et créateurs – une romancière jouée par Isabelle Huppert chez Farhadi, deux cinéastes en miroir chez Almodóvar – s’en emparent, les avalent en quelque sorte comme des monstres de la mythologie pour les recracher sous une forme fictionnelle ?Or les deux cinéastes se heurtent au même problème : à force de ne penser qu’en termes de fiction dans la fiction, de jouer la mise en abyme permanente, de contempler les autres depuis le seul point de vue de l’artiste, ils perdent un lien organique avec la vie et livrent des films dépourvus de dimension émotionnelle et qui dégagent une certaine froideur. Ce qui est bien le comble pour un film de Pedro Almodóvar !Heureusement, vient le moment dans Auto-fiction où Elsa embarque Patricia sur l’île volcanique de Lanzarote pour un séjour qu’elle voudrait reposant et qui se révèle sous haute tension. Soudain, dans ces paysages nouveaux pour lui et dont il capte magnifiquement la lumière, Pedro Almodóvar semble sortir d’un labyrinthe purement intellectuel, retrouver une connexion à la terre et aux émotions fondamentales qui irriguent son cinéma. En quelques scènes magistrales, il nous redonne espoir dans sa capacité à remettre son art sur le métier et à se réinventer.