Il vente et il gèle encore en ce début de mois de mai. Mais à la ferme Les Bonnets Bleus, là où les chevaux couraient autrefois dans l’hippodrome de Blue Bonnets à Montréal, Justine Sénéchal couve des yeux ses petits plants de melons de Montréal, qui ont commencé à poindre à l’abri d’une serre.Ce fameux melon de Montréal, qui se vendait autrefois à prix d’or dans les restaurants de Boston et de New York, avait complètement disparu des mémoires, jusqu’à ce qu’il réapparaisse récemment, après beaucoup de recherches et d’expérimentation. Jusqu’au milieu du XXe siècle, il poussait précisément ici, dans les grandes terres de Côte-des-Neiges, qui couvraient ce qui est aujourd’hui l’autoroute Décarie.Des décennies plus tard, l’agriculture a finalement commencé à reprendre ses droits dans ce quartier de Côte-des-Neiges qu’on surnommait autrefois « le garde-manger de Montréal ». Depuis quatre ans, Les Bonnets Bleus, qui relèvent de l’organisme Multicaf, la banque alimentaire de Côte-des-Neiges, y font pousser de quoi fournir les diverses activités des organismes communautaires de Côte-des-Neiges.Déjà, dans le champ, des pousses de kale, de chou, d’épinards et de bette à carde pointent leur nez vers le ciel malgré les bourrasques. « Ce qui pousse ici est majoritairement distribué à travers nos marchés solidaires. L’été, on a des marchés qui se promènent pour atteindre des points de déserts alimentaires ou des zones plus difficilement accessibles. On fait aussi de la distribution dans notre épicerie solidaire au sein de Multicaf », raconte Justine Sénéchal, chargée de projet en production agricole chez Multicaf. « On ne cultive pas à l’année, mais sur trois saisons. Ça serait un objectif, mais on n’a pas l’électricité sur le site. Pour produire sur quatre saisons, il faut une serre chauffée, et ça coûte très cher. »Gloire et disparition du melonCapricieux et exigeant, le melon fait quant à lui plutôt l’objet d’un atelier communautaire qui réunit des citoyens du quartier Côte-des-Neiges. On y trouve, entre autres, des descendants des familles Décarie et Cardinal, qui cultivaient autrefois le melon. L’un d’eux, Pierre Cardinal, fait même office de goûteur pour la ferme. Traditionnellement, le melon de Montréal dégageait, paraît-il, un parfum délicat, et sa chair verte, juteuse et sucrée fondait dans la bouche.Dans son petit livre Le melon de Montréal. Son histoire, sa culture, le nutritionniste Bernard Vallée raconte en long et en large l’histoire de ce fruit, de sa gloire à sa disparition, puis à sa redécouverte dans des bibliothèques de semences. Pour tenter de retrouver la superbe initiale de ce fruit, des agriculteurs s’appliquent depuis un moment à sélectionner les semences des meilleurs spécimens.Cette histoire de melon disparu puis cultivé de nouveau est un symbole fort de l’histoire de l’agriculture sur l’île de Montréal, où les terres, parmi les plus fertiles du Québec, ont peu à peu cédé leur place au développement urbain. « La terre de Montréal est très fertile. Et jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il y avait encore énormément de fermes », raconte Éric Duchemin, directeur scientifique et formation au Laboratoire sur l’agriculture urbaine de l’UQAM. « Il faut comprendre qu’avant la Deuxième Guerre mondiale, c’était très peu mécanisé. C’est après qu’on a transformé l’agriculture pour la rendre très productive, avec de gros tracteurs, par exemple. C’est vraiment à ce moment-là aussi qu’on a séparé le monde urbain du monde agricole. »