Et si la douce folie n’était qu’un autre nom pour l’utopie, une manière périlleuse, certes, mais surtout noble de résister à l’oppression, à la cruauté, à l’arbitraire ? En revêtant le casque et l’armure de Don Quichotte de la Manche, redresseur de torts au cœur pur, chevalier idéaliste prêt à périr au nom de la justice, Alonso Quichano refuse spectaculairement le statu quo. Quatre cents ans après sa naissance sous la plume de Miguel de Cervantes, le personnage n’a rien perdu de sa portée anticonformiste.Dans l’adaptation de Rébecca Déraspe, présentée en ce moment même au théâtre du Nouveau Monde (TNM), dans une mise en scène de Frédéric Bélanger, Alonso (Normand D’Amour) est un ancien professeur de littérature devenu concierge dans un cabaret enfumé, un lieu où il s’est réfugié pour se soustraire à un état répressif, impitoyable envers les intellectuels, les créateurs, les féministes et les homosexuels. De ce lieu, dont la liberté sexuelle et la diversité artistique évoquent celles des établissements berlinois qui finirent par être éradiqués par le régime nazi, notre héros ne s’échappe qu’en imagination.« Willkommen, bienvenue, welcome »S’il ne s’agit pas à proprement parler d’une comédie musicale, le spectacle aux conceptions soignées en reprend plusieurs codes. Dès le numéro d’ouverture, on pénètre avec enthousiasme dans le « cabaret bordel » de Madame Petit et de son mari, Sancho, des rôles en or pour Debbie Lynch‑White et Benoit McGinnis, qui sont tous les deux si truculents, si irrésistibles qu’on leur donnerait à eux seuls toute une pièce.