Rentrée très chargée pour Anne Teresa De Keersmaeker, avec la série de sept peintures monumentales réalisées avec Steven Fillet et exposées au Grand-Hornu. Un solo, "Amnesia", et une création avec Philip Glass.Le résuméAnne Teresa De Keersmaeker présente au MAC'S "Belle-Île", sept toiles monumentales créées avec Steven Fillet au Grand-Hornu.Elle y performe le solo "Amnesia" en dialogue avec ces peintures, écrit en collaboration avec Alain Franco.Rosas prépare aussi "GLA55", une création avec six danseurs et sept musiciens sur une musique de Philip Glass.Avec "Belle-Île", le MACS présente la nouvelle collaboration d'Anne Teresa De Keermaeker avec le peintre Steven Fillet, fruit d'un projet élaboré à l’automne 2024 à Belle-Île-en-Mer, en France. Elle y performe "Amnesia", en collaboration avec Alain Franco, en dialogue avec les toiles réalisées par les deux artistes. Côté Rosas, des chorégraphies récentes ou plus anciennes se mêlent, ainsi qu'une nouvelle création, "GLA55", sur une musique de Philip Glass."Belle-Île", ce dialogue entre les lignes, a été conçu en 2024 sur une falaise de Bretagne, un lieu sauvage. Quel lien y a-t-il entre une falaise bretonne et une architecture muséale?Anne Teresa De Keermaeker: Steven et moi partageons le même amour de la nature. Je l'observe non pas d'une manière romantique, mais par la géométrie, par les procédés d'incorporation de décharges d'énergie. Elle est aussi un peu liée à ma fascination pour le taoïsme. Elle est donc une source d'inspiration sur la façon de générer un vocabulaire et une manière d'organiser les mouvements dans le temps et l'espace."Toute ma vie j'ai cherché, en près de 70 spectacles, à développer différentes stratégies dans le rapport entre danse et tout type de musique."Anne Teresa De KeermaekerDanseuse et chorégrapheSteven Fillet: au bord de cette falaise, nous avons étendu une longue toile blanche de 100m2 qui formait une limitation, une forme abstraite dans ce paysage. C'était une façon de contrôler les éléments naturels impressionnants, l'eau, le vent… Cette toile, avec son abstraction, fait la transition vers le musée."Amnésia", c'est l'oubli. Sur quoi porte cet oubli?ATDK: On détruit la nature, nous oublions comment elle était. Cet oubli porte sur des paysages. La biodiversité s'écroule.Pour "Brel", un duo avec le jeune Solal Mariotte, on aurait pu s'attendre à "une voix/un danseur"…C'est un rapport triangulaire entre Brel, Solal et moi. Dans nos polarités, nous partageons le même intérêt pour Brel, mais à partir de points de vue totalement différents. Nous partons de chansons à textes, mais toute ma vie j'ai cherché, en près de 70 spectacles, à développer différentes stratégies dans le rapport entre danse et tout type de musique.BrelPour les danseurs, quel est le défi posé par l'album mythique de John Coltrane, "Love Supreme"?L'improvisation y tient une place majeure. Il faut donc combiner une écriture fixe avec une liberté intrinsèque à l'improvisation. L'enjeu est de maintenir une écriture lisible, précise, et en même temps, pour eux, de créer et ressentir la prise de décision dans le moment même pour maintenir l'authenticité, le flow, la fusion entre la musique et la danse.Et l'improvisation, pour vous-même?Oui, je peux l'intégrer aussi. Dans Amnesia, il y en a, même si ce n'est pas a priori dans mon trajet de chorégraphe."GLA55" opère un retour, à travers Philip Glass, au minimalisme américain. Pourquoi ce retour?C'est un bonheur de pouvoir revenir à cette musique. Il y a plus de 40 ans, j'avais déjà travaillé la musique de Steve Reich. Je reviens à ce minimalisme, cette écriture à laquelle je veux donner une réponse chorégraphique parce qu'elle est toujours aussi actuelle et pertinente.À quoi peut-on s'attendre sur scène? Steve Reich, c'est le déphasage; Phil Glass, une forme originale de la répétition qui vise la transe…Il y a six danseurs et sept musiciens. Avec Glass, on développe les figures géométriques du cercle, de la spirale, de l'ellipse ou de la figure "8", symbole de l'infini."Multicast Rosas danst Rosas" reprend votre création iconique de 1983, mais avec 20 danseuses de cinq générations l'ayant dansée, dont vous. Comment créer une dynamique harmonieuse malgré les âges et les personnalités? Avez-vous dû modifier la chorégraphie originale?En fait, l'écriture reste très proche de l'originale. J'ai surtout diminué la longueur de la première partie. Toutes les danseuses ont la mémoire de ce spectacle dans leur corps, parce que le corps encode ces expériences "jusqu'à l'os". L'écriture veut respecter le trajet de vie que ces danseuses ont fait dans leur corps, leur esprit. Elle veut rendre hommage à leur singularité, sa trame intérieure rigoureuse, parfois sévère et combative mais toujours jubilatoire.Rosas danst RosasUne question se pose à tout chorégraphe: la transmission. Sur la plateforme en ligne Re: Rosas, vous dévoilez la grammaire de base de la deuxième partie de "Rosas danst Rosas", pour que tout le monde puisse se l'approprier. Comment envisagez-vous la mémoire et la transmission de votre œuvre?La question de la mémoire a été abordée dès le début, avec la création de Rosas, puis de P.A.R.T.S, notre école de danse. Toutes nos archives sont gérées par la Fondation ATDK.Ce que vous avez fait avec "Rosas danst Rosas", sur Re: Rosas, ce serait envisageable pour d'autres créations?Non, pas pour toutes les chorégraphies. Certaines, par exemple, ont été écrites pour des danseurs.Si la danse, comme vous le dites, n'est pas un objet, que regardons-nous lorsque nous regardons la danse?La danse peut être célébration, consolation et réflexion. En ce sens, elle est profondément humaine. Elle fait appel au corps dans son ici et maintenantdanse, c'est donc l'art le plus contemporain. On l'envisage sous un angle mécanique, anatomique, mais le corps est aussi un corps sensuel et un corps social. Émotionnel aussi, parce qu'il porte les traces de toutes les expériences humaines. Et la danse concrétise un processus intellectuel, car le corps pense. Les hommes dansent depuis toujours, c'est l'acte le plus naturel au monde. C'est un dialogue avec les lois de la gravité et un acte spirituel, voire même cosmique parce qu'on fait partie d'un tout qu'on n'ose même pas nommer. Dans certaines cultures, la danse est une prière.