© Sander HouthuysLa primauté de l’intentionEspace Aygo, cette demeure devenue œuvre d’art totale de la rue du Marteau où résidèrent les amis jusqu’à ce qu’ils en prennent congé rituellement ce printemps, s’est muée en un havre d’expérimentation créative. «L’intention nous importe bien plus que le résultat final, a fortiori dans un domaine aussi subjectif que les arts. Elle prévaut en toutes circonstances. Quand bien même une chose serait disgracieuse, l’intention qui la sous-tend peut susciter l’admiration; cela lui insuffle une dimension presque spirituelle. Le capitalisme constitue au contraire le pire corrupteur de l’intention sincère; il prospère sur l’exploitation, la transaction et le consumérisme.»Au gré de leurs dîners et festivités virent le jour de nouvelles performances ainsi que diverses collaborations, scellant le mode de fonctionnement non conventionnel et anti-hiérarchique du groupe. Dans l’intervalle, d’autres complices vinrent se joindre à eux, à l’image du producteur des soirées Dindins, Jean Fosny, ou de l’artiste Nicolas Zanoni.Le capitalisme constitue au contraire le pire corrupteur de l’intention sincère; il prospère sur l’exploitation, la transaction et le consumérisme.Espace AygoRapidement, l’illustre Espace Aygo suscita un engouement international: leurs intérieurs exubérants et leurs portraits de groupe assortis -dignes d’un groupe de rock- s’affichèrent en couverture de publications telles qu’Apartamento ou T Magazine, le supplément de fin de semaine du New York Times. Dries Van Noten compte parmi leurs admirateurs, et Aygo figure cette année parmi les nommés des Sabato Design Awards.Bye-bye BelgiumCependant, leur séjour en Belgique touche à sa fin. Ce qui s’était amorcé sous la forme d’un projet expérimental et philosophico-culturel dont nul ne présageait l’aboutissement a récemment débouché sur une nouvelle proposition venue de New York. La teneur exacte en demeure pour l’heure secrète, «afin que nous puissions débuter dans la plus parfaite sérénité». Mais qu’elle relève tout autant de l’avant-garde que de la vie de communauté, qu’elle soit aussi pragmatique qu’humaine, cela ne fait aucun doute. «C’est comme si quelqu’un nous avait écoutés en secret voilà deux ans, avait consigné nos aspirations, les avait imprimées pour nous les tendre à présent sous la forme d’une offre d’emploi.»Leur futur lieu de travail demeure également confidentiel pour le moment. À l’instar d’une formation musicale de renom, Aygo mesure désormais ce que représente un afflux de curieux sur le pas de sa porte: «À un certain moment, un parfait inconnu a placé un nouveau repère sur Google Maps devant notre maison. C’était assurément charmant, mais, si enthousiasmant que cela fût, après une année passée à voir défiler du monde, nous aspirons à disposer de temps pour nous retrouver simplement chez nous. Et pouvoir être nous-mêmes.»Avec New York en ligne de mire, l’installation d’œuvres d’art et de mobilier conçue par Aygo sur commande du week-end artistique bruxellois «RendezVous» constitue pour l’heure leur dernier haut fait belge. «Le calendrier s’est avéré idéal, car cela nous donne l’occasion d’attribuer une fonction aux matériaux que nous avons amassés au fil des ans, accumulateurs compulsifs que nous sommes. Ils s’accordent à merveille avec ce que nous souhaitions encore accomplir. Il s’agira, après notre maison, de notre plus bel accomplissement à ce jour.»© Sander HouthuysLaissé pour compteDeux semaines plus tôt, l’activité battait son plein pour apporter la touche finale à ces pièces. Les vastes volumes de l’Asifose sont combles. C’est au sein de ce qui fut jadis le magasin de tissus Les Tissus du Chien Vert, au bord du canal de Bruxelles, qu’Aygo a établi son atelier durant deux ans en compagnie d’artistes amis. Dès lors, sous le yacht de Nieuport suspendu -jadis l’attraction maîtresse de l’enseigne textile-, on ponce, on soude et on vernit avec un enthousiasme débordant. Bien que l’on ne sache pas encore avec certitude ce que sera le résultat définitif, cela ne constitue -vous l’aurez deviné- nullement un problème à leurs yeux.Les assises en attente et les structures démesurées sont habillées et drapées de toile bétonnée, un matériau qui ondule initialement comme du textile avant d’être humidifié et avant que le ciment ne fasse sa prise. Lorsque le mobilier sera définitivement disposé en extérieur, les intempéries, le vent, l’érosion et les mousses s’occuperont d’y apposer la touche ultime.«Les esquisses que nous traçons constituent un point de départ, nullement un dogme absolu. Dès lors que vous modélisez l’intégralité sur AutoCAD, vous connaissez dès l’origine votre point d’aboutissement, qu’ils ont adoptée dès leur arrivée. Nous nous plaisons à laisser nos projets évoluer au fil du temps et du contexte pour devenir ce qu’ils sont appelés à être.»Un peu plus loin se dresse l’une des réalisations les plus imposantes: un agencement de bois méticuleusement assemblé à l’aide de merisier «déclassé». Non pas qu’il fût de moindre facture, mais, en raison d’épaisseurs irrégulières et de nœuds marqués, il avait été délaissé par les autres artisans du bois. L’emplacement précis où aboutiront les «gloutons» -ces formes oxydées rappelant des boules de pétanque en fer- n’est pas encore arrêté, mais il est acquis que le plancher métallique patiné de l’atelier viendra envelopper, telle une seconde peau, l’imposante charpente de bois.Espace Aygo et les illustrations pour leur dernier projet belge pour RendezVous© Sander HouthuysToujours plus haut«Nous avons très tôt envisagé de concevoir des tours, idée qui s’est muée en structures dressées et effondrées. On peut y voir une allégorie de cette propension humaine à bâtir toujours plus haut, avec le risque que ces tours ne s’écroulent si leurs fondations sont défaillantes. Lorsqu’un tel édifice s’affaisse, il devient, en principe, accessible à tous. De quelle façon une société imaginaire s’organiserait-elle autour de tels vestiges? Ou encore comme une évocation du savoir et du pouvoir: pour la librairie, nous avons imaginé des rayonnages ovoïdes surmontés d’une échelle et d’un siège, à la manière d’une satire du savoir purement théorique: «Voyez, j’ai assimilé tous ces ouvrages et je trône confortablement au sommet. Mais je m’y trouve bien seul...»»Un joyeux bazar«Parallèlement, la démarche s’est muée en une recherche d’équilibre entre des matériaux hautement industriels et la liberté créative, ce qui renvoie tout autant à l’existence à Bruxelles qu’aux typologies de la cité. Nous avons déniché un ancien fournisseur de réverbères, pourvus de cette ravissante lueur orangée d’autrefois, qui retrouve ainsi droit de cité dans notre environnement urbain.»«Bruxelles nous a tant apporté. La dimension de la ville, ses habitants, la confusion politique ambiante: la conjonction de tous ces éléments libère à Bruxelles un terreau propice à la concrétisation des projets les plus insensés. Deux années durant, nous avons pu établir gratuitement notre atelier dans l’ancien Chien Vert grâce à Jean-Paul (Pütz, le PDG du Jam Hotel), croisé au hasard d’une soirée. Il s’agit du plus insigne privilège dont puisse bénéficier un artiste. Aucune institution publique ne nous comprenait ni ne consentait à nous octroyer de subventions -faute de savoir qui réalisait précisément quoi-, mais un inconnu venu à notre rencontre un beau jour nous a accordé cette confiance. Chacune des personnes que nous avons côtoyées nous a offert la possibilité de donner corps aux initiatives les plus extravagantes.» Toujours vers un degré supérieur d’accomplissement, que la tour demeure érigée ou qu’elle se trouve à terre.Exposition jusqu’au 13 septembre au Salon, lieu de ralliement central du week-end artistique RendezVous. 311 avenue Van Volxem à Forest, rendezvousbxl.com.L’installation sera ensuite acheminée vers Genk, où elle intégrera dès le 20 septembre l’exposition d’automne du centre d’art Jester (site de C-mine). jester.beLire plusSabato Design Awards 2026: ces créateurs pourraient décrocher un prix du publicEnvie de visiter Bruxelles? Voici les lieux à ne pas manquerLe samedi de Laure Decock, cofondatrice de RendezVous, le nouveau week-end d'art à Bruxelles
Espace Aygo: comment une ruine bruxelloise leur a ouvert les portes de New York
Le quatuor aux commandes d’Espace Aygo refuse systématiquement de préciser qui conçoit quoi, fait voler en éclats la frontière entre espace de vie et lieu de travail, et métamorphose des rebuts en pièces de design ultra-convoitées. Un rare exemple de chaos collectif qui a déjà délaissé son hôtel de maître décrépit à Saint-Josse pour mettre le cap sur New York.









