L’âgisme ne se limite pas à des stéréotypes. Selon un récent rapport de l’Institut national de santé publique du Québec, il peut avoir des effets bien réels sur la santé physique et psychologique des personnes aînées. Des experts plaident pour un changement de regard sur le vieillissement.

L’âgisme est partout : dans les médias, les milieux de travail, les services de santé, mais aussi dans la façon dont les personnes perçoivent leur propre vieillissement. C’est l’un des principaux constats du rapport L’âgisme envers les personnes aînées : une exploration de la problématique, publié en 2026 par l’Institut national de santé publique du Québec.Le document distingue trois grandes formes d’âgisme : l’âgisme institutionnel, l’âgisme interpersonnel et l’auto-âgisme, c’est-à-dire les préjugés qu’une personne entretient envers elle-même en raison de son âge. Selon Mélanie Couture, membre du comité scientifique ayant contribué au rapport, professeure à l’Université de Sherbrooke et titulaire de la Chaire de recherche sur la maltraitance envers les personnes aînées, cette dernière forme est souvent sous-estimée. « Souvent, on pense que l’âgisme, c’est très psychologique, l’impact, mais ça va beaucoup plus loin que ça », explique-t-elle.Selon la chercheuse, l’auto-âgisme peut pousser certaines personnes à banaliser des symptômes ou à renoncer à consulter un professionnel de la santé. « Si j’attribue mes symptômes au vieillissement, par exemple en me disant : “Je suis fatiguée tout le temps, c’est parce que je suis vieille”, à ce moment-là, je n’irai pas consulter », indique-t-elle. Le même phénomène peut survenir avec la dépression ou l’isolement social, lorsque ces situations sont perçues comme « normales » avec l’âge.Des conséquences concrètes sur la santéL’âgisme peut également réduire la participation sociale. Les personnes qui se sentent jugées ou discriminées ont tendance à sortir moins souvent, à interagir moins avec les autres et à s’isoler davantage. Même certaines habitudes de prévention peuvent être modifiées. Mélanie Couture donne l’exemple de personnes qui refusent d’utiliser une canne ou une marchette pour éviter d’être perçues comme « vieilles », malgré les risques accrus de chute.Le rapport souligne également des manifestations d’âgisme dans le système de santé. La chercheuse rappelle que plusieurs études ont démontré les limites des décisions médicales fondées principalement sur l’âge plutôt que sur l’état de santé réel ou le pronostic d’une personne.« On l’a vu pendant la pandémie. Tout le monde pensait qu’à partir de 70 ans, il ne fallait plus sortir de la maison, alors que [le risque] était davantage en fonction de la vulnérabilité de la personne », donne-t-elle en exemple. La santé sexuelle n’échappe pas non plus au phénomène. Selon Mme Couture, l’idée selon laquelle le désir ou l’activité sexuelle disparaîtraient à partir d’un certain âge peut décourager certaines personnes à consulter pour des problèmes de santé sexuelle ou à faire reconnaître des situations de violence ou d’agression.Changer le regard sur le vieillissementDu côté de la FADOQ, organisme québécois représentant les personnes de 50 ans et plus, l’objectif est justement de transformer le discours social entourant le vieillissement. « On veut parler du vieillissement actif, explique son président, Yves Bouchard. On veut faire rayonner la force de l’âge. » Selon lui, de nombreux membres rapportent encore des remarques du type « ce n’est plus de ton âge » ou encore des doutes sur leurs propres capacités à apprendre ou à retourner sur le marché du travail.L’organisme souhaite notamment lutter contre l’auto-âgisme et l’âgisme interpersonnel en mettant davantage l’accent sur les compétences, les connaissances et les contributions des personnes aînées. M. Bouchard estime, par exemple, que plusieurs employeurs passent à côté d’une main-d’œuvre expérimentée. « Vous allez embaucher des personnes qui sont pleines de compétences, qui ont acquis des compétences dans leur carrière », affirme-t-il.Le président de la FADOQ s’inquiète également de certaines représentations médiatiques qui associent systématiquement vieillissement, maladie, perte d’autonomie ou hébergement en CHSLD. « Les personnes qu’on a consultées nous disent : “Arrêtez de nous stigmatiser dans le domaine de la santé” », rapporte le président de la FADOQ.Miser sur les liens entre les générationsL’Organisation mondiale de la santé recommande trois grandes stratégies pour réduire l’âgisme : sensibiliser et éduquer la population, favoriser des contacts intergénérationnels de qualité et mettre en place des politiques et des lois adaptées.Parmi ces mesures, les initiatives intergénérationnelles sont particulièrement prometteuses, croit Mélanie Couture. « Les personnes aînées ne sont pas une catégorie à part : ce sont les mêmes personnes qui ont simplement vieilli avec le temps. Favoriser les contacts entre les générations aide à lutter contre l’âgisme et à montrer aux jeunes que vieillir, ce n’est pas la fin du monde. L’âgisme nuit à tout le monde, pas seulement aux personnes aînées. » Selon la chercheuse, ces échanges réduisent les préjugés des deux côtés et rappellent que le vieillissement n’est pas une rupture, mais un processus continu.Yves Bouchard partage cette vision. Son message aux plus jeunes est simple : « Un jour, tu vas être rendu là, toi aussi. Comment tu aimerais vivre cet âge-là ? » Un rappel que, contrairement à d’autres facteurs de discrimination, l’âge est une réalité qui concerne tout le monde.