Chaque été, pendant un mois, la crème du monde symphonique international fait étape dans la ville suisse. Où l’on s’autorise joyeusement toutes les expérimentations, que ce soit dans les répertoires abordés ou l’exploration de nouvelles formes de concerts. Les jeunes musiciens de l’Académie du Festival de Lucerne jouent dans la vieille ville. Photo Manuela Jans/Lucerne Festival Par Sophie Bourdais Publié le 01 septembre 2026 à 12h56 Mis à jour le 01 septembre 2026 à 14h25 Inutile de chercher la musique à Lucerne, fleuron de la Suisse centrale : elle vient sans cesse à votre rencontre, que ce soit sur les Chagall et Picasso de la fabuleuse collection Rosengart, les façades peintes où se bousculent nombre d’anges pourvus de trompettes ou de violons, ou ce moderne banc bicolore, posé sur le chemin du musée Richard-Wagner et pourvu d’une invite irrésistible : « Assieds-toi là et réveille le maestro qui est en toi. » Au Festival de Lucerne, débuté le 13 août, pas besoin non plus d’attendre le concert du soir pour aiguiser ses oreilles : repérables à leur pantalon noir et leur tee-shirt lilas, les jeunes musiciens de l’Académie du festival sillonnent la ravissante vieille ville, tandis qu’un quatuor de percussionnistes remplit à lui seul, avec des classiques de Steve Reich (Clapping Music, Drumming), l’espace sonore offert par la place du Marché-au-Vin. Quelques rues plus loin, un orchestre au complet propose un « juke-box symphonique » : au gré des demandes du public, le chef suisse Joseph Sieber, 35 ans, entraîne le Lucerne Festival Contemporary Orchestra dans l’un des trente-trois tubes préparés par la formation… et prête occasionnellement sa baguette à d’autres chef (fe) s ou à de courageux volontaires, le tout avec une bonne humeur que n’altère pas la concurrence déloyale des cloches de la chapelle Saint-Pierre. N’importe quel passant peut s’arrêter et profiter de l’expérience. Pour la « sound walk » organisée le long des remparts médiévaux de la Musegg, en revanche, il faut s’inscrire en amont : les aventuriers du son y aiguisent leur ouïe sur les bruits de la ville, cloches incluses, lors d’une déambulation malicieuse et poétique à l’épreuve des averses. Sebastian Nordmann, le nouveau directeur du festival. Photo Marco Borggreve/Lucerne Festival Favorisée par Sebastian Nordmann, ancien patron du Konzerthaus de Berlin et nouveau directeur du Festival de Lucerne, augmentée de concerts gratuits de quarante minutes et d’expériences « mittendrin » où le public s’assoit au cœur de l’orchestre, cette ouverture sur la cité, les répertoires et la forme même du concert n’abîme en rien le prestige de ce rendez-vous incontournable des grands chefs, orchestres et solistes internationaux. Elle pourrait même — c’est le pari — inciter de nouveaux publics à casser leur tirelire et pousser les portes, le soir venu, d’un des plus beaux lieux de concert d’Europe. Sise depuis 1998 au bord du lac des Quatre-Cantons, conçue, comme la Philharmonie de Paris, par les architectes Jean Nouvel et Brigitte Métra, la salle blottie au sein du KKL (Palais de la culture et des congrès) réjouit l’œil avant d’enchanter l’oreille, avec ses balcons blancs, ses boiseries dorées, ses sièges bleu nuit et son plafond étoilé. Dans le jargon musicalo-architectural, on la désignerait comme une « boîte à chaussures » : le public fait face à l’orchestre, à l’exception de quatre rangs de sièges disposés derrière le plateau, donnant à qui veut une vue plongeante sur la personne qui dirige. L’acoustique, précise et chaleureuse, est remarquable. Comme chaque été au KKL, le Lucerne Festival Orchestra aura été le premier à briller de tous ses feux sous la baguette de Riccardo Chailly, son directeur musical depuis 2016, et celles de chefs invités tels que Klaus Mäkelä ou Jakub Hrůša. Fondée en 1938, avec la participation d’Arturo Toscanini, Fritz Busch et Bruno Walter, comme une réponse à l’annexion des Festivals de Salzbourg et Bayreuth par les nazis, cette formation « maison » a été recréée en 2003 par Claudio Abbado ; elle a toujours été composée de musiciens d’exception, issus du monde entier ; on peut rattraper sur Arte Concert deux concerts de l’édition 2026. Kirill Petrenko, chef de l’Orchestre philharmonique de Berlin. Photo Lena Laine/Lucerne Festival En ces dernières journées d’août, c’est au tour des orchestres invités, et notamment des habitués que sont l’Orchestre philharmonique de Berlin et l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam, d’occuper le haut de l’affiche — deux soirs durant pour le premier, venu avec son chef-chamane Kirill Petrenko. La veille, ils ont triomphé avec Elgar et Tchaïkovski ; le soir de notre arrivée, en plus du concerto de Beethoven (1770-1827) confié au violoniste Augustin Hadelich, fraternellement accompagné par un orchestre aux petits soins pour son soliste, le programme offre une première lucernoise culottée, avec la Symphonie no 3, dite « Le Divin Poème », du très mystique et déjanté Alexandre Scriabine (1872-1915). Il faut de la témérité, de sérieux moyens, et une immense confiance entre un orchestre et son chef pour affronter cette œuvre kaléidoscopique et déraisonnablement touffue, qui invite l’auditeur à s’émanciper de la religion pour trouver en lui-même sa part de divinité. Petrenko et les Berlinois réussissent l’impossible : ouvrir un chemin dans la jungle timbrique et rythmique, alléger les grandes masses sonores sans rien enlever à leur puissance et ménager de délicieux moments de répit grâce aux solos des bois et du premier violon Daishin Kashimoto. Tous seront, à raison, vigoureusement applaudis. Le chef finlandais Santtu-Matias Rouvali ovationné Le lendemain, Beethoven figure toujours au programme du concert de l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam, en tandem avec un autre Russe, Sergueï Prokofiev, et sur un fil des plus cohérents puisque les échos d’une guerre tout sauf lointaine résonnent à la fois dans le Concerto no 5 « Empereur » du premier, composé en 1809 pendant l’occupation de Vienne par les troupes napoléoniennes, et la Symphonie no 5 du second, créée à Moscou en janvier 1945. La nouveauté n’est plus dans le répertoire, mais dans les débuts lucernois de Santtu-Matias Rouvali : un chef finlandais enthousiasmant — un de plus ! —, admiré à Paris, au printemps dernier, à la tête de l’Orchestre philharmonique de Radio France, après qu’on eut savouré la belle intégrale Sibelius enregistrée avec son Orchestre de Göteborg. Le chef Santtu-Matias Rouvali dirige l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam, pour le plus grand plaisir du public... et des musiciens. Photo Andreas Becker/Lucerne Festival Rouvali n’est pas un inconnu pour les Amstellodamois, qui l’ont invité à plusieurs reprises, et leur complicité est flagrante dès le concerto, où l’orchestre n’est pas un simple écrin, mais un partenaire à part entière pour le pianiste islandais Víkingur Ólafsson. Au bout du dernier mouvement, l’accompagnement du piano seul par la pulsation de la timbale procurera une émotion rare, soulignant la précarité du triomphe exposé par le soliste. Suivra une formidable symphonie, avec un Andante extrêmement dramatique et tendu, un fabuleux Allegro marcato tout en effervescente ironie et violence sous-jacente, un Adagio empreint de douleur et un Allegro giocoso mordant sous ses dehors festifs — la façon dont Rouvali fait grimper la tension, gestuelle souple et main gauche étonnamment expressive, est un modèle du genre. Ovationné par le public comme par ses musiciens, le chef offrira en bis une bouleversante Valse triste de Sibelius. Le miracle se reproduira-t-il à Paris, le 3 septembre, lors du passage de Rouvali, d’Ólafsson et de l’Orchestre royal du Concertgebouw, avec le même programme, à la Philharmonie ? On a peu de doute là-dessus. À Lucerne, en tout cas, la fête musicale, ambitieuse autant que partageuse, bat son plein jusqu’au 13 septembre. Festival de Lucerne, jusqu’au 13 septembre à Lucerne (Suisse). Le festival d’été n’est pas la seule déclinaison de la manifestation. Attentive à la musique contemporaine, elle s’y consacre entièrement du 20 au 22 novembre, autour du compositeur, chef et clarinettiste Jörg Widmann, nouveau directeur de l’Académie du festival (fondée par Pierre Boulez en 2004), du Lucerne Festival Contemporary Orchestra et d’invités de choix, comme Antoine Tamestit, Fatma Saïd et Matthias Goerne. Des rendez-vous printaniers seront également proposés en mars et mai 2027 (le programme sera annoncé en novembre). 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