Dans les années 1950, les étudiants des universités de l'Ivy League – le groupe des huit prestigieuses universités privées de la côte est américaine – ou ceux qui voulaient au moins passer pour tels, se reconnaissaient à leur style Ivy League. Les blazers, polos et chinos, d'abord portés pour pratiquer des sports souvent élitistes, ont ainsi fait leur entrée dans les salles de classe de Yale, Princeton et Harvard. Alors que leurs parents portaient encore des chaussures Oxford, les jeunes optaient pour des mocassins penny loafers. L'icône de ce style décontracté et élitiste de la côte est américaine? John F. Kennedy."Alors que l'ancien style britannique était fait de châteaux, de costumes et de vêtements impeccablement repassés et noués, la version américaine reposait sur le dressing down et sur des vêtements adaptés aux tenues athleisure de leur époque", explique David Marx, auteur de "Ametora: How Japan Saved American Style", l'ouvrage de référence moderne sur le style américain."Sur les campus universitaires, où presque tous les étudiants étaient issus de familles aisées, la question n'était pas de savoir combien de paires de mocassins, de blazers ou de polos on possédait, mais depuis combien de temps on pouvait déjà profiter de son "wealthy lifestyle". Une paire de chaussures d'un blanc immaculé indiquait à quel point on était nouveau dans la haute société; une paire sale révélait à combien de fêtes estivales on avait déjà participé au cours des années précédentes."Avec le temps, les chaussures bateau sont elles aussi devenues un élément de ces codes sociaux. La première version a été inventée en 1935 par Paul A. Sperry, qui s'est inspiré de son chien: contrairement à lui, l'animal ne glissait pas sur le pont. En 1939, il avait obtenu un brevet pour sa semelle en caoutchouc souple et, en 1940, le "Top-Sider" de Sperry est devenu un élément de l'uniforme de la marine américaine. Cette production de masse, combinée à une visibilité massive auprès des jeunes militaires, a rendu la chaussure mondialement célèbre en un instant. Lorsque les élites de la côte est sont rentrées chez elles après la guerre et se sont remises à pratiquer la voile et l'aviron, les chaussures ont également trouvé leur place parmi elles.La jeunesse "old money"Une autre marque phare de cette scène Ivy League est Sebago, fondée en 1946 dans le Maine, sur la côte est des États-Unis, par Daniel J. Wellahan Sr. L'un des premiers produits qu'il a commercialisés était un mocassin penny loafer, rapidement adopté par les étudiants Ivy League décontractés, avant de devenir avec le temps un élément de l'uniforme officieux de la jeunesse "old money".Une paire de chaussures d'un blanc immaculé indiquait à quel point on était nouveau dans la haute société; une paire sale révélait à combien de fêtes estivales on avait déjà participéMais la véritable percée de la marque n'a eu lieu qu'en 1970 avec la Portland Dockside, sa propre chaussure bateau classique. D'abord entièrement en cuir brun, elle a ensuite été proposée en daim et dans des versions à empiècements colorés. La base reste toutefois toujours la même: du cuir intégral, une semelle extérieure en caoutchouc, un lacet à 360° qui fait le tour de la chaussure et une coupe basse sur le cou-de-pied, qui permet de l'enfiler et de la retirer facilement sur le pont.Un détail intéressant et essentiel: si vous pouvez vous représenter aussi clairement ces jeunes décontractés et preppy, ainsi que leurs écoles d'élite idylliques couvertes de lierre, c'est grâce à un Japonais. Lorsque Kensuke Ishizu, propriétaire de Van Jacket, la première marque japonaise de vêtements pour hommes, s'est rendu à Princeton dans les années 1950, il a été fasciné par le style casual cool des étudiants des écoles d'élite américaines. Il a décidé de s'en inspirer pour sa propre marque, raconte Marx. "C'est précisément ce qui est intéressant: parce que la marque japonaise Van Jacket a introduit les vêtements Ivy League dans un pays qui n'avait encore jamais rien vu de tel, elle a dû tout expliquer à l'aide d'une longue série de règles strictes."Lire aussiAlors que la mode devient de plus en plus technique et performante, la chaussure bateau conserve tout son attrait grâce à sa simplicité: une chaussure qui semble faire référence à une époque plutôt qu’à une tendance.The Fresh Prince of Bel-AirRésultat: le style preppy américain s'est progressivement mêlé à l'ADN des marques et chaînes de mode les plus connues du Japon. De Beams à Uniqlo, les références à ce qui a commencé dans les écoles de l'Ivy League sont partout.Chaque version du style preppy reprend des éléments reconnaissables de "Take Ivy", le livre que Teruyoshi Hayashida a photographié en 1965 à la demande de Kensuke Ishizu, et qui reste encore aujourd'hui l'ouvrage de référence absolu sur le style américain. Tout ce qui a été un tant soit peu preppy par la suite semble remonter à ce seul moodboard: le look preppy des années 1980, avec le film "American Psycho" – dont Patrick Bateman est le personnage principal – et les yuppies new-yorkais, les young urban professionals, comme figures de proue ; mais aussi le style preppy des années 1990 incarné par Carlton Banks dans "The Fresh Prince of Bel-Air", personnage à la fois maladroit et sérieux, ou par Alicia Silverstone et sa bande de filles dans "Clueless". Les adolescents gâtés de "Gossip Girl" en 2007? Le Gucci d'Alessandro Michele, plus tard? On entend partout l'écho de "Take Ivy".De même que les Japonais ont largement contribué à ce qui est aujourd'hui considéré, à l'international, comme le style américain, les Italiens ont eux aussi joué un rôle majeur. Quatre-vingts ans après la création de Sebago – une composante essentielle du look preppy, selon l'ironique "The Official Preppy Handbook" des années 1980 –, la marque est depuis quelque temps déjà entre des mains italiennes, au sein de BasicNet, qui possède également d'autres "old-timers" comme K-Way, Superga et Woolrich.Rien de plus logique, selon Lorenzo Boglione, co-PDG du groupe, qui a reçu sa première paire de Sebago Docksides en cadeau d'un oncle passionné de voile et a déjà fait ressemeler ses propres Docksides à trois reprises – ce qui est possible pour toutes les Sebago –, parce que "ces chaussures sont tout simplement plus belles avec les années"."Tout comme les Japonais, les Italiens ont toujours été de grands collectionneurs de vêtements américains vintage, et presque toutes les grandes marques américaines sont devenues cultes en Italie. Nous sommes également très sensibles au savoir-faire et à la capacité à saisir les opportunités. De nombreuses marques américaines se sont d'abord développées en Europe avant de percer à nouveau en Amérique."Des glaçons à bord?Le fait qu'on voie aujourd'hui davantage de références à des chaussures bateau - usées ou non - qui ressemblent parfois très fortement aux Docksides de Sebago est bien le dernier des soucis de Boglione. "Nous n'en vendrons pas moins, bien au contraire."Miu Miu connaît depuis quelque temps déjà le succès avec des baskets souples inspirées des chaussures bateau. The Row possède ses propres chaussures bateau. Lors de son défilé printemps-été, les mannequins de Meryll Rogge portaient tous des baskets brunes inspirées des Docksides. Et bien que, pour son quatre-vingtième anniversaire, Sebago ait mis à l'eau un bateau en forme de chaussure bateau Dockside colorée – oui, relisez donc cette phrase –, ce sont surtout la Dockside brune classique et sa version Ranger plus robuste qui séduisent aujourd'hui les initiés.Cela se comprend: après des années de vêtements toujours plus complexes sur le plan technologique, on peut voir dans les chaussures bateau décontractées un clin d'œil à une vie particulièrement agréable: une vie où le soleil scintille sur l'eau, où il n'y a pas de réseau et où la question la plus importante est de savoir si l'on a emporté suffisamment de glaçons à bord.Lire plusLes boutiques qui font le style de KnokkeLe chef Stijn Deschacht: "Mon hôtel préféré? Un festival de metal sur un bateau de croisière, ça compte?"En Barbie à Pukkelpop: Merol raconte son été de festivals
Chaussures bateau: pourquoi font-elles leur grand retour?
Les chaussures bateau usées, jadis symbole de statut social de la haute société américaine, sont devenues entre-temps la marque de fabrique d'un mode de vie décontracté et cool.











