Moitié de Simian Mobile Disco et producteur des Arctic Monkeys, James Ellis Ford a écrit, composé, produit son dernier album seul, dans une chambre d’hôpital. “Lost in Another World”, dit le titre, mais plus inspiré encore. Sur son lit d’hôpital, James Ellis Ford a composé une sorte de journal intime de sa maladie. Photo Dan Wilton Par Odile de Plas Publié le 15 août 2026 à 13h00 Il a commencé batteur, adolescent, dans la cave de la maison familiale près du Peak District, dans la région de Manchester, aidé des conseils de son père, musicien amateur. Il est devenu l’un des producteurs les plus en vue des années 2000, participant au succès des Arctic Monkeys, plus récemment au retour de Blur, de Depeche Mode ou à l’ascension des Fontaines D.C. Drôle de carrière que celle de James Ellis Ford, célèbre inconnu de la pop, dont le plus grand succès personnel servit de tremplin à deux Parisiens : Justice, remixeurs inspirés en 2006 du sympathique mais anodin Never Be Alone, de Simian, le groupe auquel appartenait alors James Ford. Ils en firent un hymne : We Are Your Friends. Simian devint ensuite duo (avec James Anthony Shaw, dit « Jas ») sous le nom de Simian Mobile Disco. Une version hédoniste et dansante du groupe d’origine, qui cherchait, lui, à marier l’esprit expérimental du label Warp avec les mélodies des Beach Boys. Avec le temps, Simian Mobile Disco a creusé un sillon électronique plus cérébral, sans renoncer à l’ironie légère des débuts. Jas et James ont d’ailleurs prévu de célébrer par de nouveaux titres les 20 ans de leur premier album, Attack Decay Sustain Release, paru en 2007. L’un et l’autre ont traversé la même épreuve de la maladie. Une leucémie myéloïde aiguë pour James Ford, cancer des globules blancs, qui l’obligea à passer de longs mois à l’hôpital pendant lesquels il a mis le peu d’énergie qui lui restait à composer, écrire, produire seul dans sa chambre. Tout en légèreté, tel un mobile de Calder, Lost in Another World fait doucement tournoyer les émotions qui le traversaient alors, des angoisses abyssales jusqu’aux espoirs les plus fous. Un récit musical sans fard, mais non sans humour, réalisé avec une modestie de moyens qui participe à sa profondeur. En anglais, on dit less is more. Découvrir la note et la critique “Lost in Another World”, de James Ellis Ford : la douceur électro pour surmonter la douleur Aviez-vous déjà fait un album aussi rapidement ?Non seulement je n’ai jamais composé aussi rapidement, mais, plus étrange encore, aussi facilement. C’est un peu ironique, non ? Je suis tombé malade à Noël. Quelques mois plus tard, j’entamais mon deuxième cycle de chimiothérapie. Le premier avait été très difficile, car j’avais contracté une septicémie. Cette fois, j’avais davantage d’énergie et j’ai ressenti l’urgence de faire quelque chose. C’était à la fois une façon de me remonter le moral et de me reconnecter à la personne que j’étais avant. On passe par de telles montagnes russes émotionnelles… Ma femme m’a donc apporté un ordinateur, un clavier, un micro. Tout est venu d’un coup, paroles, musique, production. Vous vouliez tenir une sorte de journal intime de cette hospitalisation ?À l’hôpital, je regardais des films, je lisais des livres, mais j’ai eu besoin de fabriquer, de créer, pour ne pas passer mon temps à recevoir, y compris des soins. J’ai d’abord envoyé quelques compositions à Jas, l’autre moitié de Simian Mobile Disco, à mon père, à quelques amis. C’était une façon plaisante d’interagir avec eux. Je n’avais pas de concept. Je composais pour me donner du courage, passer des messages à ma femme, à mon petit garçon… Je mettais en musique mes pensées du jour, en quelque sorte… Quand j’ai quitté l’hôpital, plusieurs personnes m’ont dit que ça ferait un bel album. Alors, j’ai mis les morceaux en ordre et, soudain, j’ai eu peur de me pencher à nouveau dessus. J’avais l’impression de redevenir cette personne vulnérable qui pensait et parlait sans aucun filtre, parce qu’au moment où j’avais écrit ces paroles, je ne voulais surtout pas donner une touche poétique à ce que je ressentais réellement. J’ai donc laissé les chansons telles quelles, comme un Polaroid de cette période, et j’ai confié le mixage à quelqu’un d’autre. C’est, en effet, une sorte de journal intime dont la franchise me fait parfois grimacer quand je le réécoute. Je crois que je ne pourrais plus écrire de la même manière. Dans cet album, j’ai trouvé un vrai plaisir à agencer les mots. C’était la première fois que vous écriviez autant ?Il faut dire que, pour une fois, le thème était tout trouvé ! J’avais des tas de trucs en tête et, franchement, ce petit puzzle à résoudre chaque jour me plaisait bien. Je travaille souvent avec de grands paroliers et je n’ai jamais beaucoup écrit pour ma propre voix. Dans mes albums, les paroles passent en général au second plan, par rapport à la mélodie ou aux sons. Là, j’ai trouvé un vrai plaisir à agencer les mots, à me réveiller le matin, heureux d’avoir une bonne formule. Cela m’évitait aussi de penser aux résultats d’analyse… On croirait entendre la rencontre des Pet Shop Boys et d’Erlend Øye, des Kings of Convenience…Erlend Øye ? Je n’y aurais pas pensé. Il a dans ses textes une franchise que je n’ai pas. Je ne l’ai pas vu depuis si longtemps. Nous avons partagé le même label à l’époque de Simian et avons souvent tourné ensemble. Quant au côté Pet Shop Boys, il vient du matériel électronique dont je disposais dans ma chambre. Avant de tomber malade, j’avais le projet de faire un album totalement différent, très orchestral… D’une certaine manière, ce fut libérateur de ne pas avoir toutes les possibilités en matière d’instruments, de batterie, de synthétiseurs, etc. J’ai dû me contenter de quelques plug-in sur un ordinateur. Moitié de Simian, James Ellis Ford est aussi un producteur très important dans le monde de la pop. Photo Dan Wilton Que vous a appris cette expérience, musicalement ?Elle m’a ouvert les yeux. J’ai passé tellement de temps à équiper mon studio, à scroller sur les sites de vente, à sombrer dans le consumérisme vers lequel tout nous pousse… Évidemment, en tant que producteur pour d’autres artistes, c’est utile d’avoir les bons outils, le vieux synthétiseur qui sonne mieux que ceux de l’ordinateur. Mais, au fond, on peut toujours faire de la bonne musique avec du matériel pourri. D’ailleurs, beaucoup de mes disques préférés sonnent n’importe comment. The Stooges, c’est nul sur le plan technique, mais l’essentiel est ailleurs : dans l’intention, l’émotion, l’atmosphère qui sous-tend leur musique. Parfois, c’est beaucoup plus intéressant de voir à travers une lentille crasseuse qu’à travers une lentille propre… Alors, que recherchent les musiciens qui font appel à vos services de producteur ?Dans Simian, j’ai toujours été celui qui s’intéressait le plus à la façon dont un disque s’assemble, et cela me fascine toujours. Pourquoi certains disques sonnent cool et d’autres non ? Il y a tellement de dimensions là-dedans ! Je me dis parfois que c’est de la magie noire. Tu crois avoir tous les bons ingrédients et l’album est nul. À l’inverse, du chaos peut naître le meilleur des disques. C’est assez impénétrable, donc très beau. Étrangement, je crois que mon travail consiste surtout à créer l’environnement le plus favorable possible pour les gens, à gagner leur confiance pour qu’ils puissent se sentir vulnérables, s’exprimer sans crainte. Je ne suis pas un producteur à la Phil Spector, qui cherchait à imposer un son : « Voici ma machine à faire des saucisses, à vous d’être la viande qui y passe ! » C’est beaucoup trop machiavélique pour moi… Brian Eno a produit un album de Simian. Quel genre de producteur est-il ?Honnêtement, ce fut un peu étrange. D’abord, nous ne savions pas comment il avait entendu parler de nous. Il a pris contact alors que nous enregistrions notre deuxième album, We Are Your Friends, en 2002. Je passais pas mal de temps en studio et, à l’époque, je n’ai pas vraiment compris son rôle. Comme j’appuyais sur les boutons, j’ai eu l’impression qu’il ne faisait rien. En réalité, il faisait ce que je viens de dire : comprendre les relations humaines, donner de l’espace à certaines personnes, créer le bon environnement, émettre des suggestions sur la direction à prendre. C’est un grand penseur sur le plan conceptuel de l’art et de la musique, son influence sur la culture est immense et c’est l’un de mes grands héros. Mais sur le coup, je n’ai pas saisi sa délicatesse — je ne sais pas à quoi je m’attendais —, et l’expérience m’a paru un peu décevante. Comme l’onde d’un ricochet qui s’efface peu à peu à la surface de l’eau, l’impact de la pop me donne l’impression de s’affaiblir. Avez-vous d’autres admirations ?Pas très loin de Eno, je pense à Tony Visconti. J’ai toujours adoré la façon dont sonnent ses disques des années 1970 pour T. Rex ou David Bowie… Bien évidemment, Brian Wilson, Todd Rundgren ou des gens moins évidents, à l’avant-garde de la musique enregistrée, comme Joe Meek ou Raymond Scott, Delia Derbyshire. Toutes ces personnes qui ont découvert des techniques que nous utilisons tous aujourd’hui. Vous avez commencé au début des années 2000, avec la tendance électro-rock « nu-rave », vous avez accompagné le phénomène Arctic Monkeys… Avec le recul, quel est votre point de vue sur la scène musicale britannique de cette époque ?Je me sens chanceux d’avoir participé à un mouvement qui a eu des répercussions. Ce n’est plus si fréquent. C’est sans doute lié à la façon très morcelée dont nous écoutons la musique aujourd’hui, où chacun reste dans son couloir. Comme l’onde d’un ricochet qui s’efface peu à peu à la surface de l’eau, l’impact de la pop me donne l’impression de s’affaiblir. C’est comme si on avait lancé les premières pierres dans les années 1940 ou 1950. Elvis, les Beatles ont changé le monde, mais aujourd’hui, les cercles ne créent presque plus de remous. Il s’est passé la même chose avec la musique classique, l’art moderne… Un phénomène culturel apparaît, s’étend, plafonne puis s’éteint. Alors oui, je me sens chanceux parce que j’ai l’impression que les années 2000 ont créé une vague, que le début des Arctic Monkeys a été un phénomène… Je repense à cette époque avec beaucoup d’affection. C’était passionnant, nous avons pu voyager à travers le monde, être idiots et prendre des décisions stupides. Vraiment, je ne regrette rien de tout cela. J’ai l’impression qu’en France, on soutient encore les musiciens. En Grande-Bretagne, cela n’existe plus. Aujourd’hui, l’époque semble plus sombre, avec la montée des nationalismes, en Grande-Bretagne comme ailleurs. Cela vous fait-il peur ?J’ai peur de la façon dont le monde évolue en général. On dirait que nous sommes au bord d’une sorte de dystopie technofasciste avec l’IA, les réseaux sociaux et tous ces outils de surveillance entre les mains de personnes qui, à mon avis, n’ont pas de bonnes intentions. Les germes de ce qui se passe aujourd’hui ont été plantés dans les années 1980 avec le néolibéralisme de Reagan ou Thatcher. Maintenant, nous voyons les véritables résultats de ces politiques. Il ne devrait pas y avoir des multimilliardaires alors que la vie devient de plus en plus difficile pour tous les autres. J’ai toujours l’espoir qu’un avenir meilleur soit possible, mais j’ai l’impression qu’il va falloir une génération de personnes pour se réveiller de l’apathie, du détachement qui frappent beaucoup d’entre nous. Pour James Ellis Ford, la culture britannique est en danger, notamment à cause du Brexit. Photo Dan Wilton Vous vivez à Londres, où les clubs ferment leurs portes. Cela vous inquiète ?C’est une réalité, malheureusement. J’ai l’impression qu’en France persiste un sain respect pour les arts et qu’on soutient encore les musiciens. En Grande-Bretagne, cela n’existe plus, en partie à cause de ce foutu Brexit. Il est presque impossible aujourd’hui de survivre pour de nombreuses petites salles de concert. Londres est devenu hors de prix, bourgeois et ennuyeux comme New York. Tous les artistes sont expulsés. Je ne pense pas que nos responsables comprennent l’importance de soutenir la culture britannique. Notre richesse artistique vient en grande partie de cette base, de ces petites scènes, des clubs… Si on laisse tout ça mourir, les artistes britanniques disparaîtront de la scène mondiale. Votre plus grand succès est le remix d’un de vos morceaux par Justice. Qu’en pense le producteur ?L’histoire est connue, mais quand je l’ai écouté pour la première fois, je ne l’ai pas aimé. Justice avait participé à un concours de remixes organisé par notre label français — je dois encore avoir le CD avec les dix. Le vainqueur devait figurer en face B de notre single et nous n’avions pas choisi le leur. Quand il a explosé, nous avons été mal à l’aise pendant un certain temps. Tout le monde nous le réclamait sans cesse et, bêtement, cela nous agaçait. Évidemment, vu d’aujourd’hui, cela semble idiot, mais ce morceau était devenu bizarre à nos yeux parce qu’il nous suivait partout. On l’entendait dans des films, dans des publicités, en clubs… Pour en avoir parlé avec Damon Albarn, je sais que Blur a vécu la même chose avec Song 2. C’était un truc jetable et c’est devenu leur plus grand tube. Maintenant, je suis heureux qu’il existe, que les gens le jouent à leur mariage. C’est marrant et, pour être honnête, leur version est la meilleure, car elle est celle qui a rencontré le public. [Être producteur], c’est génial, c’est comme être une mouche sur le mur. Comment expliquez-vous votre besoin de faire tant de choses différentes ?La curiosité. J’adore découvrir des mondes différents. Lorsque vous faites partie d’un groupe — et j’en ai fait l’expérience —, vous êtes tributaire d’un nombre incroyable de paramètres comme le caractère, le goût, les avis, la vie des autres membres, que cela vous plaise ou non. En tant que producteur, je peux faire partie des Arctic Monkeys ou de Depeche Mode pendant quelques mois, vivre dans leur monde, selon leur esthétique… Et partir au moment où il faut faire la promo ! C’est génial, c’est comme être une mouche sur le mur. J’aime traîner avec Blur pendant quelques mois. Je suis dans le studio, à jouer sur la guitare de Graham Coxon… Je vis un rêve d’adolescent ! Même quand le groupe ne se parle plus, comme Depeche Mode ?Notre première collaboration fut en effet très délicate en raison de leur mésentente. Malheureusement, entre les deux albums, Andrew Fletcher est mort. Martin et Dave ont alors mis leurs griefs de côté pour la première fois depuis des années, et ce fut une expérience magnifique. Je me souviens de longs déjeuners avec Daniel Miller, pendant lesquels tous trois se remémoraient leurs souvenirs. Deux expériences totalement opposées sur deux disques avec le même groupe. Voilà pourquoi mon métier n’est jamais ennuyeux. sLost in Another World (Domino), de James Ellis Ford, sortie le 14 août. Musique Électro Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus
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