Le public québécois le connaît surtout grâce à sa première exposition au Canada, une rétrospective présentée en 2006 au Musée d’art contemporain de Montréal. Né en 1945 en Allemagne, Anselm Kiefer a élaboré une œuvre imposante, trop rarement montrée au pays, alors qu’elle a profondément marqué l’art contemporain des cinquante dernières années.Ces jours-ci, à Milan, Kiefer présente une installation grandiose, hors du commun, presque magique. Le mot n’est pas trop fort… Il s’agit sans doute de l’une des meilleures expositions personnelles d’un artiste qu’il nous ait été donné de voir au cours de notre carrière.
Composée de 42 gigantesques toiles — certaines mesurant 5,70 sur 3,80 mètres —, la série est structurée et animée par de l’huile et de l’acrylique, mais aussi par des feuilles d’or et d’argent, du plomb, du silicone, de la gomme-laque — un matériau produit par une cochenille —, du plâtre, de la craie, de l’argile, du charbon, de la paille, des feuilles, des fleurs et des plantes séchées, dont du gui. Tous ces éléments confèrent à ces toiles une texture, un volume, une force et une présence qui les transforment en véritables tableaux-monuments. Ces œuvres, qui semblent avoir été rescapées d’un incendie ou avoir été brûlées par endroit dans un étrange rituel, paraissent à la fois en décomposition et animées par une intense et persistante énergie. Kiefer arrive à transmuter cette liste de composantes en une ambiance féérique et étrange. Ces immenses tableaux, articulés les uns aux autres comme les panneaux d’un immense décor de théâtre, ont aussi des allures d’un gigantesque jeu de tarots…Kiefer et les femmesMais de quoi parle cette installation ? L’œuvre de Kiefer, installée dans la salle des Cariatides du Palazzo Reale, à Milan, fait honneur à toutes ces femmes qui ont permis à la science moderne de voir le jour, malgré, entre autres, le travail de sape du clergé : Marie de Bachimont, Anne Marie von Ziegler, Frau von Pfuel, Sophie Brahe, Pernelle Flamel, Camilla Erculiani… Elle rend hommage à ces femmes alchimistes que l’on connaît mieux, entre autres, grâce aux recherches de l’historienne Jette Anders dans son livre 33 Alchemistinnen: Die verborgene Seite einer alten Wissenschaft (33 alchimistes. La face cachée d’une science ancienne), publié en 2016. Cette autrice a démontré comment ces femmes participèrent souvent à la circulation des savoirs et à des recherches scientifiques qui allaient bien au-delà des caricaturales expériences obscures de transmutation de matériaux, comme le plomb en or.Dans son texte de présentation, que l’on retrouve dans le catalogue accompagnant cette exposition, l’historienne de l’art Gabriella Belli résume bien le sujet : « Héroïnes ou sorcières ? Anges ou démons ? Protoscientifiques ou charlatanes ? Certes, la plupart des gens connaissent mal les alchimistes. Vivant à l’aube de la science moderne, elles expérimentaient surtout des remèdes et des médicaments issus d’une pharmacopée et d’une cosmétologie encore balbutiantes, et furent sans cesse dissuadées lorsqu’elles tentèrent de s’aventurer au-delà des soins du foyer et de la famille pour explorer des sphères que les hommes considéraient comme leur prérogative. Et pourtant, nous savons que, dans la pratique alchimique, tous les processus de transmutation étaient comparables à ceux qui concernaient les femmes, à leur corps en tant que mères, à la fécondité, à la grossesse et à l’accouchement. »








