Vendredi soir, Marie-Nicole Lemieux revenait à Lanaudière pour la première fois depuis 2012. Non seulement cela valait la peine, mais, en plus, son association avec Rafael Payare et l’OSM a été en tous points exceptionnelle.Le commentaire du troisième concert de l’OSM de cette saison à Lanaudière, le second avec Rafael Payare, est assez simple : on reprend les dithyrambes du texte du concert de Stéphane Denève de samedi dernier et on les applique à cette soirée. Ce sont, de très loin, les deux phares artistiques de cette édition 2026 du Festival. On rappellera à cet effet — car il faut, hélas, le rappeler — qu’un phare artistique n’est pas déterminé par le nombre de spectateurs, le chauvinisme ambiant ou la popularité naturelle d’une symphonie. Il se définit par l’impact interprétatif ou l’apport au répertoire, voire la conjugaison des deux.DécouverteLe concert de vendredi a débuté par quelque chose de si rare qu’il faut le mettre en exergue : une très pertinente découverte en matière de répertoire. L’orchestration de L’Isle joyeuse, œuvre pianistique de Debussy de 1904, date de 1917. Elle a été réalisée par le chef Bernardino Molinari. Nous sommes amateurs et collectionneurs d’orchestrations diverses des Préludes de Debussy et regrettons qu’elles ne soient jamais programmées.Cette Isle joyeuse est une vraie rareté, car l’orchestration date du vivant de Debussy (alors que pour les Préludes il s’agit surtout de travaux d’orchestration du dernier quart du XXe siècle) et que, donc les codes de l’orchestre debussyste sont très naturellement intégrés. Les bois ont un rôle majeur au début, et l’œuvre enfle par un épaississement des textures (entrée du tutti des cordes). C’est très bien réalisé et ferait un bis de grande originalité lors de la tournée européenne. En un quart de siècle on a rarement eu des idées de répertoire aussi lumineuses et constructives à l’OSM.Nous avons plusieurs fois parlé des Nuits d’été de Berlioz par Marie-Nicole Lemieux. C’est « sa » pièce. Quand une œuvre colle à ce point à un interprète, les germanophones appellent cela « Ein Paradestück » (l’idée de « parade » fait un peu paon, mais on comprend que l’artiste y étincelle). Tosca c’était Callas ; Les nuits d’été c’est Marie-Nicole. Et le phénomène ne fait que s’amplifier, car le creusement des textes, du rapport entre le verbe, l’expression, le chant est encore approfondi. Le spectre de la rose et Sur les lagunes sont bouleversants, renversants (« toujours aussi » ou « encore plus » ?). Et quand a-t-on vu que l’on pouvait totalement se dispenser de la lecture des sous-titres, tellement la diction est claire ? En plus, vocalement, rien n’a changé : l’outil est intact, ample, ne bouge pas.Tout cela était d’autant plus émouvant que l’accompagnement de l’OSM et Rafael Payare était quasiment irréel de transparence et de finesse, une sorte de dentelle en pastel, diaphane, avec des nuances micro-dosées.CouleursUne auditrice et lectrice est venue nous dire avant le concert qu’elle avait beaucoup aimé la chanteuse de la semaine dernière (Madame Müller, qui chantait Mozart avec professionnalisme, volume et peu d’âme). Nous n’avons pas revu cette dame après le Berlioz. Quels termes aurait-elle utilisés ? Il n’y en a tout simplement pas, lorsqu’on passe d’une « récitation musicale appliquée » (avec une adéquation vocale inégale entre les airs) à une absolue transcendance (avec une symbiose entre l’œuvre et la voix).Après la pause, l’OSM et Rafael Payare rodaient Une vie de héros de Strauss en vue de la tournée européenne. Tout comme la 10e Symphonie de Chostakovitch, ça part sur de plus que très bonnes bases. Au-delà de l’ardeur interprétative et du côté spectaculaire des « Combats du héros », on remarque surtout la qualité des couleurs : le pupitre de cors, par exemple à la fin de la bataille, les violons, mené par un Andrew Wan brillant dans des solos d’humeur changeante qui personnifient la compagne du héros, Pauline de Ahna.Comme dans l’enregistrement et comme dans la Symphonie fantastique, ce Heldenleben vaut aussi par nombre de choses aussi importantes que subtiles, comme la qualité et beauté des équilibres à l’image des accords finaux. Fin des prestations de l’OSM samedi soir aux côtés de Bruce Liu.