Les villes et les sociétés se sont souvent constituées autour des cours d’eau. Aujourd’hui, ils jouent un rôle essentiel dans l’adaptation au changement climatique et au renforcement du lien social.Les rivières et les fleuves constituent une ressource essentielle pour l’alimentation, que ce soit directement par la pêche ou indirectement pour l’irrigation des cultures. Au XIXe siècle, avec le début de l’industrialisation, ils sont devenus indispensables pour faire fonctionner les usines et révolutionner l’économie, façonnant ainsi le paysage urbain. C’est pourquoi les sociétés ont toujours installé leurs bâtiments près des fleuves et ont détourné leur cours naturel pour l’adapter à leurs besoins.Cependant, à mesure que les villes continuent de croître, les rivières reprennent l’espace qu’elles occupaient. «Les rivières sont des écosystèmes très complexes qui soulèvent de nombreuses questions dans divers domaines: écologique, politique et social», explique Paola Viganò, professeure au Laboratoire d’urbanisme de l’EPFL, qui étudie depuis des années l’intégration des environnements naturels et urbains. «La gestion des fleuves nécessite non seulement des solutions techniques, mais aussi des accords politiques et des alliances entre les différentes parties concernées.»Le Rhône, du Valais à la mer Méditerranée, par exemple, est l’un des fleuves qui s’est transformé au fil des décennies et a perdu une part importante de sa riche biodiversité. C’est pourquoi plusieurs projets visant à restaurer une partie de l’espace fluvial originel font l’objet de discussions depuis des décennies. Parmi d’autres projets, la troisième correction du Rhône en Suisse combine la protection contre les crues le long de son parcours en Valais avec des éléments visant à rendre le fleuve plus naturel, tout en améliorant la sécurité et les fonctions écologiques. Elle implique l’élargissement de certaines parties du lit du fleuve et le réaménagement des plaines inondables. Selon Paola Viganò, la manière dont les rivières ont été domestiquées a établi une hiérarchie entre la grande ville et les territoires périphériques, plus exposés au risque d’inondation: «La proximité avec les ressources en eau est traditionnelle, mais le type de relation et le risque sont contemporains.»Chaque goutte compte Préserver non seulement la quantité, mais aussi la qualité de l’eau des rivières est essentiel pour répondre au changement climatique. «De nombreuses villes en Europe sont exposées au stress thermique. Donc chaque goutte compte», insiste Paola Viganò. Selon l’experte en urbanisme, concevoir les villes et les quartiers de demain ne veut pas seulement dire les préparer à la prochaine inondation. Les municipalités doivent trouver des stratégies pour s’attaquer aux problèmes liés au changement climatique plutôt que de chercher des solutions à ses conséquences. «Le changement climatique va créer des conditions plus extrêmes. Nous devons comprendre que les risques s’accroissent», affirme la professeure.Parfois, les risques présents dans les zones en aval des rivières trouvent leur origine bien en amont. Paola Viganò est particulièrement préoccupée par la population vivant dans ces zones. «Souvent, c’est dans les parties basses du fleuve que l’on trouve les populations les plus fragiles. Cela devient un problème politique de justice environnementale.» Pour elle, la solidarité territoriale entre les zones en amont et celles en aval est essentielle pour comprendre comment les différentes parties de la vallée peuvent contribuer à réduire le risque d’inondation. «À cet égard, l’agriculture est fondamentale, mais elle doit être repensée dans le contexte moderne.»Adaptation au changement climatiqueLe territoire, avec ses différentes fonctions et ses multiples facettes, doit être résilient et contribuer à réduire les risques. «Pour relever ces défis, il faut rassembler des personnes d’horizons très différents, de celles qui travaillent dans les transports à celles qui s’occupent de biodiversité ou d’activités sportives. Réunir tous ces acteurs et actrices est un véritable défi. Nous devons nous y préparer», affirme Paola Viganò.Renforcer la relation entre la nature et les villes peut favoriser l’adaptation au changement climatique à bien des égards. Si les villes comptent davantage d’arbres, l’ombre sera plus présente et contribuera à rafraîchir les espaces urbains. Parallèlement, les villes peuvent aider à retenir de grandes quantités d’eau grâce à la filtration du sol ou à la recharge des nappes phréatiques. C’est pourquoi les villes peuvent agir comme de grands collecteurs d’eau. C’est sur cette idée qu’est né le concept de «villes-éponges». En utilisant des ressources naturelles, telles que les espaces verts (toits verts, jardins pluviaux) et les revêtements perméables pour absorber l’excès d’eau de pluie, les villes-éponges peuvent non seulement contribuer à atténuer les inondations, mais aussi renforcer la relation entre les environnements urbains et naturels.De nombreuses villes en Europe sont exposées au stress thermique. Donc chaque goutte compte.Le privilège de se baigner dans les rivières suisses Certaines villes mettent en place des stratégies pour garantir la santé des cours d’eau. Ainsi, la Seine à Paris a été partiellement réaménagée en vue des Jeux olympiques de 2024 dans le cadre des efforts visant à réduire les débordements d’eaux usées, les microplastiques ou les bactéries. En outre, grâce à une législation mise en place il y a 40 ans, la Suisse est l’un des rares endroits où l’on peut se baigner dans les rivières urbaines. À mesure que les étés se réchauffent, de plus en plus de personnes utilisent les rivières pour se rafraîchir, voire pour se rendre au travail, comme c’est le cas dans les villes de Berne ou de Bâle. «C’est un spectacle de passer près de certaines rivières et de certains lacs suisses et de voir tant de gens en profiter. Nous devons prendre conscience que cela n’est pas possible dans de nombreux endroits en Europe», apprécie Paola Viganò.Dimensions sociales Aujourd’hui, les rivières et les fleuves sont des espaces très importants pour mieux vivre en ville et soutenir l’adaptation au changement climatique. Pour rétablir notre relation avec l’eau, tant sur le plan visuel que pratique, les citoyennes et citoyens doivent rester socialement connectés à l’eau. Paola Viganò appelle à «une nouvelle façon de repenser le concept de ville», où l’eau peut être un moteur pour des villes plus égalitaires. Elle met en garde contre le fait que considérer l’eau comme une sorte de ressource sur laquelle on peut revendiquer un droit entraînera des conflits importants à l’avenir: «Nous devons écouter l’eau. Si nous acceptons le fonctionnement de l’eau et ses interdépendances, cela peut certainement contribuer à bâtir des sociétés plus démocratiques.»La recherche et l’énergie durable se rencontrent à la ChamberonneÀ quelques pas du campus de l’EPFL se trouve l’un des meilleurs exemples de l’intégration d’une rivière dans un environnement urbain. Traversant à la fois les campus de l’UNIL et de l’EPFL, la Chamberonne est formée par deux cours d’eau, la Sorge et la Mèbre, qui traversent l’ouest de Lausanne avant de converger et de poursuivre leur trajet vers le lac Léman.En s’écoulant à travers des forêts, des terres agricoles et des paysages urbains, ce cours d’eau allie changement environnemental, gestion de l’eau et innovation. Cette proximité avec la ville s’accompagne toutefois de défis. Le développement urbain a progressivement influencé la qualité de l’eau de la rivière, avec des infrastructures hydrauliques vieillissantes et des sources croissantes de pollution qui affectent l’écosystème fluvial.Mais tous ces facteurs font de la Chamberonne un laboratoire vivant pour la recherche, l’enseignement et le suivi environnemental. Grâce à sa proximité avec le campus de l’EPFL, elle offre des occasions uniques pour étudier l’influence des activités humaines sur les systèmes aquatiques. Ainsi, dans le cadre du projet UrbanTwins, le Laboratoire de microbiologie environnementale, dirigé par la professeure de l’EPFL Rizlan Bernier-Latmani, a installé des capteurs le long de la Sorge afin de la surveiller et d’évaluer l’impact de l’environnement du campus sur la qualité de l’eau.La proximité de ces ressources en eau permet aussi de développer des infrastructures durables pour chauffer et refroidir le campus. Depuis 1978, le Léman constitue la principale source de refroidissement du campus lausannois, grâce à de l’eau pompée depuis le lac et distribuée via un réseau souterrain. En 1986, l’installation de pompes à chaleur a permis de récupérer l’énergie thermique du lac afin de l’utiliser pour chauffer les bâtiments.Au fil des années, l’infrastructure a considérablement évolué, et des travaux de rénovation ont permis à l’EPFL de se passer entièrement du mazout depuis 2022, réduisant ainsi ses émissions de carbone d’environ 1400 tonnes de CO₂ par an. Aujourd’hui, plus de 85% de l’énergie utilisée pour chauffer et refroidir les bâtiments du campus proviennent de sources renouvelables, y compris le centre de données de 2 MW du campus, refroidi par l’eau du lac, tandis que la chaleur produite par ses serveurs est récupérée et réutilisée pour chauffer les bâtiments universitaires. Avec ses blocs rouges recouverts de panneaux solaires, la centrale de chauffage et de refroidissement de l’EPFL est devenue un marqueur de la région et un symbole d’innovation et de durabilité.RéférencesCet article a été publié dans l'édition de juin 2026 du magazine Dimensions, qui met en avant l’excellence de l’EPFL par le biais de dossiers approfondis, d’interviews, de portraits et d’actualités.
Les fleuves façonnent les villes et les sociétés
Les villes et les sociétés se sont souvent constituées autour des cours d’eau. Aujourd’hui, ils jouent un rôle essentiel dans l’adaptation au changement climatique et au renforcement du lien social.







