Malgré sa gentrification à marche forcée, Berlin reste le cœur battant de la création en Allemagne, entre musées et galeries avec pignon sur rue et bars trépidants ou feutrés. Suivez L'Echo en balade…Après les fondations d'art du sud, Arles et Avignon, la quatrième flânerie estivale de L'Echo remonte vers le nord: Berlin! Une ville où les lieux culturels sont autant de manières de vivre...À Kreuzberg, la galerie Nordenhake fête cinquante ans d’engagement auprès des artistes. Au Gropius Bau, Marina Abramović replonge dans les rituels balkaniques du corps et de l’érotisme. À la Neue Nationalgalerie, Fujiko Nakaya fait disparaître Mies van der Rohe dans le brouillard.Autour de ces grandes étapes, Berlin reste fidèle à son génie propre: transformer un club de jazz, une terrasse au bord de l’eau, une ancienne station d’écoute de la Guerre froide ou un parc de quartier en expériences culturelles à part entière.Marina Abramović, "Nude with Skeleton", performance vidéo, Belgrade, 2002-2005. ©Courtesy of the Marina Abramović Archives1. Marina Abramović au Gropius Bau: le corps comme rituelDepuis plus de cinquante ans, Marina Abramović explore les limites du corps humain. Elle en a fait son matériau premier: résistance, douleur, endurance, présence, relation au public. Au Gropius Bau, l’exposition "Balkan Erotic Epic" prend pourtant un chemin plus intime, en replongeant dans les croyances populaires des Balkans.L’artiste serbe y explore un territoire où érotisme, fertilité, mort, rire, peur et spiritualité ne sont pas séparés. Vidéos, sculptures, photographies, installations et performances composent un parcours où le corps n’est pas seulement objet de provocation, mais force de lien avec la communauté, les ancêtres, la nature et les forces invisibles.Marina Abramović ici en 2025. La plus subversive des performeuses développe aussi un penchant nettement spirituel. ©Marco AnelliLe titre pourrait promettre le scandale. Il propose plutôt un retour aux sources: comment les rituels archaïques, souvent obscènes aux yeux modernes, disaient une manière de conjurer la mort, d’appeler la fertilité ou de rétablir un équilibre avec le monde naturel.L’architecture néo-Renaissance du Gropius Bau participe pleinement à l’expérience. Les grandes salles laissent respirer les œuvres, tandis que la lumière naturelle accompagne le visiteur d’un espace à l’autre. Abramović n’impressionne plus seulement par la radicalité du geste. Elle cherche à faire sentir ce qui, dans le corps, continue de résister aux systèmes politiques, religieux ou moraux. C’est direct, parfois excessif, mais rarement gratuit.Vu dans l'exposition Fujiko Nakaya à la Neue Nationalgalerie de Berlin. ©Neue Nationalgalerie – Stiftung Preußischer Kulturbesitz / David von Becker2. Fujiko Nakaya disparaît dans le brouillardQuelques stations de métro plus loin, changement complet de décor et d’ambiance. La Neue Nationalgalerie, chef-d’œuvre de Ludwig Mies van der Rohe, accueille l’une des installations les plus poétiques de la saison. Depuis les années 1970, l’artiste japonaise Fujiko Nakaya travaille un matériau insaisissable et universel: le brouillard.À intervalles réguliers, de puissants diffuseurs libèrent une fine brume d’eau qui envahit le jardin de sculptures. En quelques secondes, les œuvres disparaissent. Les arbres s’effacent. Les visiteurs deviennent de simples silhouettes fantomatiques. Puis, lentement, le vent dissipe le nuage et l’architecture réapparaît.Le spectacle dure une dizaine de minutes. Chaque séquence est différente. Le vent, la température, l’humidité et la lumière du soleil modifient constamment la forme du brouillard. L’œuvre échappe à toute photographie définitive, à toute tentative de fixation.C’est précisément ce caractère éphémère qui fascine. Chez Nakaya, l’œuvre n’est pas un objet mais un phénomène: elle se traverse, au sens le plus littéral du terme. On ne la regarde pas: on y entre. Les enfants s’y amusent, les photographes cherchent (vainement!) comment saisir la scène, et les amateurs d’architecture redécouvrent, ébahis, le bâtiment de Mies van der Rohe sous un jour totalement nouveau.3. Zig Zag Jazz ClubÀ l’écart des circuits touristiques, dans le paisible quartier de Friedenau, le Zig Zag Jazz Club est une adresse incontournable pour les amateurs de jazz. Dans cette salle au décor feutré, les musiciens internationaux côtoient les jeunes talents de la scène berlinoise. Les concerts se vivent à quelques mètres des artistes, un cocktail ou un verre de vin à la main, dans une atmosphère de salon où le public fait partie intégrante du spectacle. Les jam sessions du mardi sont devenues une institution. Une adresse confidentielle, presque secrète, où l’on n’hésite pas à parler avec son voisin.zigzag-jazzclub.berlinHauptstr. 89, 12159 Berlin4. Studio 1111Mi-galerie, mi-club, Studio 1111 incarne la nouvelle génération des lieux culturels berlinois. Installé sur Potsdamer Straße, cet espace hybride accueille installations numériques, projections immersives, performances et créations sonores. Les expositions évoluent au fil de la journée avant de laisser place à des soirées où musique électronique et arts visuels entament un dialogue aux tonalités hallucinatoires. Moins une institution qu’un symptôme très actuel: le Berlin des croisements entre art, mode, fête et image.studio1111.berlinPotsdamer Str. 96, BerlinInstallation à voir dans l'exposition des 50 ans de la galerie Nordenhake, à Berlin. ©Courtesy of Galerie Nordenhake / Gerhard Kassner5. Galerie Nordenhake: cinquante ans d’art en profondeurÀ Berlin, certaines adresses racontent à elles seules l’histoire de l’émulation artistique de la ville. La galerie Nordenhake, située dans le quartier de Kreuzberg, est de celles-là.En célébrant ses cinquante ans, la galerie ne fête pas seulement un anniversaire: elle rappelle ce que peut encore être une galerie dans un monde de foires, de réseaux et d’effets de mode. Fondée à Malmö en 1976 par Claes Nordenhake, aujourd’hui présente à Stockholm, Berlin et Mexico, elle s’est construite sur une fidélité rare aux artistes."On est intéressé par le sujet plutôt que par le marché", résume son fondateur. La formule dit tout. Nordenhake n’a jamais cherché à imposer un style unique, mais un regard: abstraction, minimalisme, installation, photographie ou peinture y comptent moins comme catégories que comme façons de porter une histoire. "J’ai toujours été intéressé par l’art abstrait, mais il faut qu’il y ait quelque chose derrière", explique Claes Nordenhake.Frida Orupabo à l'expo anniversaire de la galerie Nordenhake. ©Gerhard KassnerDe Richard Serra à Stanley WhitneyC’est cette exigence qui a conduit la galerie à soutenir tôt des artistes devenus majeurs, de Richard Serra à Stanley Whitney. Mais aussi des artistes moins immédiatement lisibles, dont les œuvres parlent de mémoire, de géographie, de politique ou d’identité derrière la rigueur des formes."J’ai toujours été intéressé par l’art abstrait, mais il faut qu’il y ait quelque chose derrière"Claes NordenhakeFondateur de la galerie d'art du même nomArrivé à Berlin en 2000, Nordenhake accompagne aussi un moment charnière: celui où la capitale allemande reprend à Cologne son statut de centre artistique. Berlin attire alors galeries, artistes et collectionneurs avec une promesse de liberté et d’expérimentation. La ville a changé, bien sûr. Les ateliers sont plus rares, les loyers plus lourds, les foires plus décisives. Une galerie peut désormais participer à six ou sept foires par an, devenant presque itinérante.Mais Nordenhake garde son cap: une structure à taille humaine, des espaces autonomes, une relation directe aux artistes. À Berlin, dit Claes Nordenhake, les visiteurs les plus réguliers sont souvent eux-mêmes des artistes. C’est peut-être le plus beau compliment. Cinquante ans plus tard, la galerie défend toujours un art qui demande du temps, refuse l’évidence et cherche, derrière les formes, les histoires qui les rendent nécessaires.THE ART OF COLLECTING ART with gallerist Claes Nordenhake in Berlin6. L’insolite: TeufelsbergIl faut quitter le centre-ville pour comprendre à quel point Berlin aime se réinventer. Au cœur de la forêt de Grunewald s’élève Teufelsberg, la «montagne du Diable».Rien de naturel ici: cette colline de 120 mètres de haut est constituée de millions de mètres cubes de gravats accumulés après la Seconde Guerre mondiale. Sous cette montagne artificielle repose une ancienne école militaire dessinée par Albert Speer, que les Alliés ensevelirent sous les décombres. Pendant la Guerre froide, les Américains y installèrent une immense station d’écoute destinée à espionner les communications de l’Est.Berlin Day Trip Vlog - Teufelsberg and GrünewaldSes radômes blancs, semblables à de gigantesques balles de golf, dominent toujours l’horizon. Depuis la chute du Mur, le site est devenu un terrain d’expression pour les artistes urbains. Les anciennes salles d’écoute sont recouvertes de fresques, les escaliers débouchent sur des installations éphémères et les terrasses offrent un panorama unique sur Berlin.On grimpe ici autant pour l’histoire que pour le street art. Certains jours, des concerts improvisés ou des performances investissent les bâtiments. Au coucher du soleil, lorsque la lumière embrase les coupoles blanches, Teufelsberg révèle l’un des charmes de Berlin: transformer les cicatrices de son histoire en espaces de création.teufelsberg-berlin.deTeufelsseechaussee 10, 14193 BerlinLe club der Visionaere au bord du canal de Kreuzberg, à Berlin. ©Club der Visionaere7. Club der VisionaereÀ l’opposé des grands clubs berlinois, devenus bien souvent de véritables machines, le club der Visionaere joue la carte de l’artisanal. Posée au bord du canal de Kreuzberg, sa terrasse en bois semble flotter sur l’eau. On s’y installe en fin d’après-midi pour boire un verre, écouter une house minimaliste diffusée à faible volume et regarder les péniches glisser lentement. Lorsque la nuit tombe, l’ambiance gagne doucement en intensité sans perdre cette douceur presque estivale. L’une des plus belles façons de vivre Berlin au rythme de l’été.clubdervisionaere.comAm Flutgraben 1, Berlin8. KörnerparkOn ne s’attend pas à découvrir un jardin d’inspiration italienne au cœur de Neukölln, l’un des quartiers les plus vivants de la capitale allemande. Conçu au début du XXe siècle dans une ancienne carrière, Körnerpark déroule ses pelouses impeccables, ses fontaines, ses sculptures et ses escaliers monumentaux dans un cadre paisible. L’orangerie accueille régulièrement des expositions d’art contemporain, tandis que les habitants viennent y lire, pique-niquer ou simplement profiter de l’ombre des grands arbres. L’endroit parfait pour se reposer après une nuit blanche.körnerpark.deSchierker Str. 8, BerlinLe Monkey Bar offre l’un des plus beaux points de vue sur Berlin. ©Stephan LemkeBars & restosCharlottenburg ou Kreuzberg?Un bar perché au dixième étage d’un hôtel, un café typique de l’ambiance berlinoise: en deux adresses, découvrir deux atmosphères d’une ville inclassable.9. Monkey BarPerché au dixième étage du 25hours Hotel Bikini Berlin, le Monkey Bar offre l’un des plus beaux points de vue sur la ville. Derrière les immenses baies vitrées, on observe le Tiergarten, l’église du Souvenir et les toits de l’ancien Berlin-Ouest. En contrebas, les singes du zoo passent de branche en branche. On vient ici autant pour le panorama que pour les cocktails (mention spéciale pour le Spicy Margarita). À l’heure dorée, lorsque le soleil embrase la canopée du parc, l’ambiance devient presque méditerranéenne. Le spot idéal après une journée à arpenter les galeries de Charlottenburg.monkeybarberlin.deBudapester Str. 40, Berlin10. Café LuziaÀ Kreuzberg, le Café Luzia cultive depuis plus de quinze ans l’art de la nonchalance berlinoise. Il faut y venir le soir, tard, pour goûter à l’atmosphère des lieux: banquettes usées, lampes chinées, fauteuils dépareillés, bougies et lumières tamisées. Au fil de la nuit, l’endroit se remplit d’une faune qui ira ensuite se jeter dans les clubs alentour. Mais rien n’oblige à s’engouffrer dans la nuit berlinoise jusqu’au petit matin: on peut tout aussi bien savourer l’ambiance avant de rentrer paisiblement.cafeluzia.de / sur Instagram @cafeluziaOranienstraße 34, BerlinNos flâneries estivales continuent...01/08/26 La région du Centre autour des nouvelles expos du Grand-Hornu08/08/26 Architectures contemporaines dans les vignobles allemands14/08/26 Les Ardennes, autour du festival Cabaret Vert de Charleville-Mézière."France. Nice" (2015) de Martin Parr, à la Villa Carmignac, sur l'île de Porquerolles. ©Martin Parr/MAGNUM PHOTOS