Il y a 103 ans, dans son ouvrage fondateur sur l’investissement, Edwin Lefèvre écrivait : « Il n’y a rien de nouveau à Wall Street. Il ne peut pas y en avoir, car la spéculation est vieille comme le monde. »On vous pardonnerait de l’avoir oublié en observant l’ascension de ce secteur naguère très en vogue qu’est le « crédit privé ».Au cours de la dernière décennie, le crédit privé a donné tous les signes d’une invention enviable. De grands gestionnaires d’actifs comme Blackstone et Apollo, ainsi que des sociétés plus récentes aux noms comme Blue Owl, ont amassé un bassin d’argent de mille milliards de dollars américains auprès d’investisseurs afin d’accorder des prêts à des entreprises que, disaient-ils, les banques traditionnelles préféraient éviter. Les sociétés de crédit privé affirmaient pouvoir prendre des risques raisonnables tout en procurant des rendements élevés à leurs investisseurs.Cette année, toutefois, le récit a brusquement basculé dans l’autre sens. Des courtiers, des investisseurs et même certains dirigeants du secteur aux États-Unis affirment que l’industrie a crû beaucoup trop rapidement et accordé des dizaines, voire des centaines de milliards de dollars en prêts à des emprunteurs — en particulier dans des secteurs liés de près ou de loin aux logiciels — qui ne seront pas en mesure de les rembourser.Depuis le début de l’année, les investisseurs s’inquiètent de la possibilité d’une hausse des défauts de paiement, et plusieurs des plus grands acteurs du crédit privé ont empêché leurs clients de récupérer leur argent. La semaine dernière, Blue Owl a annoncé de nouvelles restrictions touchant ses plus importants fonds cotés en Bourse, dont un dans lequel 38 % des investisseurs ont tenté de retirer leur argent.Comment tout cela a-t-il commencé ?Le crédit privé est essentiellement une nouvelle appellation donnée à une forme de prêt à taux d’intérêt élevé qui s’est d’abord popularisée dans les années 1980 sous le nom d’« obligations de pacotille » (junk bonds), avant de devenir une sous-catégorie des placements dits « en difficulté » ou « en situations spéciales ».Dans ses versions antérieures, cette pratique reposait sur les banques, qui regroupaient l’argent des dépôts et le redistribuaient sous forme de prêts. Ce modèle avait des avantages — il était fortement réglementé et relativement transparent —, mais aussi des inconvénients, puisqu’il exposait les épargnants ordinaires des banques à des risques.Les lois adoptées après la crise financière de 2008-2009 aux États-Unis ont rendu beaucoup plus difficile la participation directe des banques américaines à ce type de prêts. La demande de financement des jeunes entreprises n’a pas disparu pour autant, si bien que les sociétés de capital-investissement ont occupé l’espace laissé vacant, sous l’étiquette du crédit privé, et se sont mises à prêter de l’argent.Où est le problème ?L’une des difficultés à court terme découle de la manière dont les sociétés de crédit privé ont recueilli l’argent destiné à être prêté. Dans leur empressement à accumuler suffisamment de capitaux pour consentir des prêts, elles ont courtisé de façon énergique — et avec succès — les particuliers et les retraités. Elles leur ont promis des mises à jour mensuelles sur le rendement des placements — que les fonds ont unanimement présenté comme excellent, même s’ils disposent d’une grande marge de manœuvre en la matière — ainsi que des occasions régulières de retirer leur argent.