Des œuvres scellées pendant vingt ans et qui obligent à reconsidérer complètement la chronologie habituelle de l’histoire de l’art et de l’abstraction en peinture ; un parcours dans la cartographie réelle des mondes imaginaires, inexplorés, fantasmés ou inventés ; et une trajectoire protéiforme allant de la technique du cut-up à la fabrication de machines pour catalyser les rêves.On discute aujourd’hui, dans ce qui est le dernier « Esprit critique » de la saison, de l’impressionnante rétrospective que le Grand Palais consacre à la peintre suédoise Hilma af Klint ; de l’exposition minutieuse que la Bibliothèque nationale de France dédie aux cartes imaginaires depuis les temps médiévaux jusqu’aux jeux vidéo ; et enfin du parcours de l’artiste multiple Brion Gysin tel qu’il est restitué par le musée d’Art moderne de Paris.« Hilma af Klint. Les peintures du Temple (1906-1915) »Et si l’abstraction en peinture n’avait pas commencé, comme on le dit souvent, en 1911, à Munich, lorsque Kandinsky écrit au dos de son Tableau avec cercle la phrase « première peinture non objective », mais quelques années avant, à Stockholm ?La redécouverte de l’œuvre de Hilma af Klint, née en 1862 et morte en 1944, perturbe la chronologie de l’art moderne avec une force décuplée du fait du choix de l’artiste de garder ses œuvres abstraites cachées, en les faisant sceller pendant vingt ans après sa mort. Il a donc fallu attendre 1986 et l’exposition « The Spiritual in Art » à Los Angeles pour que son œuvre soit enfin révélé au grand public. Son travail singulier est pour la première fois visible en majesté en France, au Grand Palais, qui expose son grand œuvre : le cycle des Peintures du Temple (1906‑1915), dont la série monumentale intitulée Les Dix plus grands.Formée à l’Académie royale suédoise des beaux-arts de Stockholm, Hilma af Klint a mené une double vie artistique : une pratique figurative conforme aux attentes de son époque et, dans le secret, une production avant-gardiste, nourrie par la théosophie et le spiritisme, explorant harmonie cosmique et forces invisibles qui s’expriment à travers de grandes compositions mêlant couleurs vives, motifs organiques, formes géométriques et symboles ésotériques.Le commissaire de la rétrospective Hilma af Klint, coproduite par le Centre Pompidou et le Grand Palais, qui a ouvert le 6 mai et demeure visible jusqu’à la fin du mois d’août, est Pascal Rousseau, professeur à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne. © Mediapart « Cartes imaginaires. Inventer des mondes »« Cartes imaginaires. Inventer des mondes » est le titre de l’exposition qui a ouvert à la Bibliothèque nationale de France en mars et demeure visible jusqu’à la fin du mois de juillet.Elle invite visiteurs et visiteuses à un voyage à la découverte des liens entre cartographie et imaginaire en s’intéressant aux cartes qui ne tracent pas les contours de terres connues mais donnent forme à des territoires imaginaires, que ceux-ci prolongent le monde réel, s’en détournent ou s’en émancipent.Le parcours se fait en quatre étapes. La première nous entraîne dans la cartographie des mondes inexplorés établie au Moyen Âge et à la Renaissance, dans un moment où connaissances et croyances s’entrecroisent et intègrent, aux frontières des mondes connus, des créatures chimériques et des terres incertaines, « là où sont les dragons », avec une volonté de combler les vides du réel.La deuxième nous emmène dans les mondes légendaires qui situent sur le globe des lieux mythiques que l’on trouve dans des récits antiques et médiévaux issus de récits de voyages ou de textes religieux : Atlantide, Eldorado ou le royaume du prêtre Jean.La troisième est consacrée aux mondes forgés par la littérature, où la fiction s’appuie sur des cartes imaginaires qui confèrent une consistance aux univers narratifs, de L’Île au trésor à Game of Thrones, en passant par Le Monde de Narnia de C. S. Lewis ou L’Utopie de Thomas More.La dernière, intitulée « Les mondes de la carte », fait dialoguer œuvres anciennes et œuvres d’artistes contemporain·es qui s’inspirent de la cartographie pour déconstruire le dispositif de représentation spatiale lui-même et mettre au jour tout ce qu’on peut y projeter.Le commissariat de cette exposition est signé Julie Garel-Grislin et Cristina Ion, conservatrices au département des cartes et plans de la BNF. © Mediapart « Brion Gysin. Le dernier musée »Le musée d’Art moderne de Paris présente la première rétrospective de l’œuvre de Brion Gysin dans un musée de la capitale et l’intitule « Le dernier musée », titre donné par l’artiste à une série d’œuvres réalisée à la fin de sa vie dans laquelle il représente graphiquement et photographiquement le Centre Pompidou, qui est alors en train de surgir de terre sous ses fenêtres.Né en Grande-Bretagne en 1916, Brion Gysin fut tout à la fois peintre, poète, performeur, écrivain et photographe. Et les cent quarante œuvres réunies dans cette exposition permettent d’aborder la dimension protéiforme de son travail.Associé à la Beat Generation, il est considéré comme l’inventeur de la technique du cut-up, consistant à découper et à réassembler un texte de façon aléatoire – un de ses cutters est même ici exposé comme un bijou –, mais aussi de la Dreamachine, considérée comme un geste pionnier de l’art optique.On passe ainsi de ce cylindre éclairé de l’intérieur qu’il faut regarder les yeux fermés pour élargir ses perceptions mentales à une calligraphie monumentale, intitulée Calligraffiti of Fire, un polyptyque composé de dix tableaux, mesurant au total plus de 16 mètres de long, dont Gysin considérait qu’elle était « LA peinture de sa vie ».L’exposition retrace ainsi le parcours éclaté tant artistiquement que géographiquement de Brion Gysin, marqué notamment par ses années passées au Maroc et à Paris. Elle met ce parcours en regard d’œuvres d’artistes dont il fut proche : William Burroughs, John Giorno, Keith Haring, Patti Smith ou Ramuntcho Matta…Le commissariat général de cette exposition, qui a ouvert en avril et se termine en juillet, est signé par le directeur du musée d’Art moderne de Paris, Fabrice Hergott, accompagné d’Olivier Weil, Juliette Theureau et Hélène Leroy. © Mediapart Avec :Guslagie Malanda, actrice et curatrice d’exposition indépendante ;Margot Nguyen, travailleuse de l’art indépendante ;Rose Vidal, critique et autrice.« L’esprit critique » est un podcast enregistré et réalisé par les équipes de Gong, aujourd’hui Étienne Bottini.
« L’esprit critique » expositions : visions pionnières et cartes imaginaires
Le podcast culturel de « Mediapart » débat de la rétrospective Hilma af Klint au Grand Palais, des cartes imaginaires de la BNF et de l’exposition que le musée d’Art moderne de Paris dédie à Brion Gy…








