Cet article vous est offert Pour lire gratuitement cet article réservé aux abonnés, connectez-vous Se connecter Vous n'êtes pas inscrit sur Le Monde ? Inscrivez-vous gratuitement Débats Débats Débats Intelligence artificielle Intelligence artificielle Intelligence artificielle Tribune Alain Bentolila Linguiste Le linguiste Alain Bentolila redoute, dans une tribune au « Monde », que les agents conversationnels nous fassent perdre le goût de l’écriture et participent d’une uniformisation dommageable de la langue. Il plaide pour des politiques éducatives ambitieuses en la matière. Publié aujourd’hui à 19h00 Temps de Lecture 3 min. Article réservé aux abonnés La dictature de l’image imposée par la fréquentation addictive des écrans a entraîné une régression inquiétante de l’écriture et a ouvert en grand la porte aux robots conversationnels. Ils viennent aujourd’hui murmurer aux oreilles complaisantes de nos enfants et aux nôtres des propositions indécentes : « N’écris plus, ne pense plus ! Recopie ! Tu feras de toute façon moins bien, moins riche, moins élégant que moi. Je suis ton ami (Pierrot) ; fais-moi confiance et je te livrerai, en prenant soigneusement en compte tes attentes, un texte sans aspérités ni surprises ; tu seras ainsi dispensé de tout effort de recherche et de questionnement. Ce texte sera tien ! » ChatGPT et ses acolytes entendent ainsi dispenser nos enfants de l’effort de choisir leurs mots et d’organiser leurs textes. Ils comblent leur envie de « posséder » un texte sans avoir à faire l’effort de le construire et en usurpent en toute bonne conscience la propriété intellectuelle. Combien seront capables de résister à cette machine qui leur promet de les dispenser de ce temps silencieux de débat interne, fait de doute et d’incertitude, qui est nécessaire à la mise en mots écrits d’une réflexion ? Pour beaucoup d’enfants, ces obligations sont insupportables. En se livrant aux robots conversationnels, ils pourront éviter cette terrible frustration qui les envahit quand il faut associer, faire des liens, en un mot… écrire pour un autre et parfois contre soi-même. Je crains que beaucoup de nos élèves, affaiblis par la fréquentation excessive des écrans, habitués à l’immédiateté de l’image, soient absolument ravis d’être exonérés de cette épreuve. Portant le fer au plus profond de notre humanité, l’intelligence artificielle (IA) nous incite à renoncer à ce merveilleux espoir qui légitime l’effort d’écrire : l’espoir – l’illusion peut-être – d’écrire ce que jamais personne n’a écrit, penser ce que jamais personne n’a pensé, transmettre ce que jamais personne n’a transmis. Balayant l’idée même d’une pensée singulière, l’IA prétend stocker tous les écrits du monde, et fait de la mise en mots un automatisme imbécile, les mots se succédant selon la fréquence de leurs combinaisons. L’heure est donc venue du grand ressassement. Tous les mots, toutes les phrases écrites et prononcées sont et seront stockées, soumises à un agencement dont le seul but est de plaire et de complaire. L’inattendu, l’incongru, l’iconoclaste sont soigneusement exclus ; seule vaut la « moyenne acceptable » évitant toute incertitude et tout questionnement douloureux. Il vous reste 55.47% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.