Formée à l’ébénisterie et à la lutherie, l’ancienne artiste peintre Marie-Ève Geeraert sculpte des archets baroques. Et grâce à ses recherches, elle redonne vie à des modèles oubliés. Marie-Ève Geereart dans son atelier parisien, en mai 2026. Photo Timothée Chambovet pour Télérama Par Sébastien Porte Publié le 13 juin 2026 à 15h30 De la « poésie ». Voilà ce que Marie-Ève Geeraert révèle être allée chercher dans l’archet baroque. Née dans le Var en 1975, une enfance dans l’Ain, cette personnalité douce et discrète a d’abord eu un parcours d’artiste peintre après des études en arts à l’université Paris-VIII — elle peignait des bonbons en résine pour une galerie parisienne. Mais, à 29 ans, elle se dit qu’elle aimerait bien avoir un « vrai métier » et, de fil en aiguille, se forme en ébénisterie chez les Compagnons du devoir, puis en lutherie, en Italie, jusqu’à se spécialiser dans l’archèterie baroque, dans un atelier à Crémone. Car au (petit) pays des archetiers, comme chez les musiciens maniant leurs ouvrages, deux écoles s’affrontent. À main gauche, les adeptes de l’archet de l’époque de Bach ou Vivaldi, aux formes libres, aux essences variées, qu’il faut apprivoiser pour se forger son propre son. À main droite, ceux de l’archet moderne, de facture standardisée, dont les paramètres — longueur, poids, courbure, matériau (toujours du pernambouc, un bois rouge du Brésil) — ont été fixés au XVIIIe siècle par François Xavier Tourte. Si la jeune femme a rallié le premier camp, c’est parce qu’elle trouvait le second « ultra élitiste ». « L’archèterie moderne, c’est toujours plus vite, plus haut, plus fort, plus tendu. Je n’avais pas goût à ça, ni au pernambouc, qui est un bois toxique : dès que je commence à le travailler, mon nez se met à saigner ! » Au pied de son établi, à présent posé à Paris, près de Nation, on trouvera donc plutôt de l’acacia, du sorbier, du frêne. Des planches qu’elle va sculpter avec un arsenal d’outils des plus rudimentaires pour en extraire une quarantaine de spécimens par an, vendus entre 1 000 et 1 800 euros pièce — voire plus, s’il faut y intégrer de l’ivoire de mammouth. Rabot, racloir, canif, lime et ciseaux suffisent à la tâche. Les techniques n’ont guère bougé depuis quatre siècles. Les mèches sont en crin de cheval, un fournisseur les collecte pour elle dans les abattoirs d’Italie. L’assemblage se fait sans vis ni colle : la hausse — partie réglable assurant la tension des crins — tient grâce à un bon vieux système de mortaise. Et comme « tout est petit », elle opère avec des lunettes grossissantes. À lire aussi : Jean-Brieuc Chevalier, l’ébéniste qui brode des perles sur du bois Mais la singularité de la créatrice ne se réduit pas au seul acte manuel. Il y a en amont tout un travail de dialogue avec les clients, des « baroqueux » du monde entier, tous militants de l’interprétation dite « historiquement informée », où chaque page doit être jouée sur l’instrument correspondant à son contexte originel. « J’essaye d’être la plus cohérente possible par rapport à leurs attentes, mais si je copie bêtement un original de 1760 sans intention d’obtenir un archet qui fonctionne, cela n’a pas de sens. » Surtout, pour atteindre cette cohérence, elle va se plonger dans des recherches méticuleuses et érudites, dans les musées, les collections privées, les bibliothèques, et ainsi redonner vie, en les refabriquant, à des modèles oubliés. Exemple avec le E.357, l’un de ses best-sellers, débusqué au musée de la Musique, à Paris, qu’une enquête l’a conduite à attribuer à l’atelier Stradivari : un svelte archet pour violon nanti d’une délicate baguette à quatre faces taillée dans de l’amourette, lui conférant les couleurs mordorées de la robe d’un jaguar. « Chaque fois que je reviens d’un musée, mon regard sur l’objet a changé, et la finalité de mon geste aussi. Cela me permet de rester fraîche, de ne pas m’endormir sur mes acquis. » Ce travail-là, aussi, c’est de la poésie. La lampe à alcool de Marie Eve Geereart. Photo Timothee Chambovet pour Télérama SON OBJET : LA LAMPE À ALCOOLCette anodine lampe à alcool est l’outil le plus high-tech de l’équipement de l’archetière. Elle sert à ajuster ou à corriger la courbure de la baguette de l’archet, en la chauffant de façon plus ou moins poussée. Le bois devient alors élastique, et on peut lui faire prendre la forme concave ou convexe que l’on souhaite. Mais chez Marie-Ève Geeraert, l’alcool est à consommer avec modération. L’artisane s’avoue « sceptique » quant à cette « obsession du cambre parfait ». Plutôt que de chauffer à tout va, elle va utiliser dès le départ des morceaux de bois dont les fibres possèdent déjà au maximum la ligne de cambre visée. « Un archet qui a trois siècles d’existence a peut-être changé de cambrure des centaines de fois. Or plus vous ajoutez de cambre, plus vous altérez la structure du matériau, et plus vous perdez de la qualité du son. » Au bout du compte, c’est toujours l’oreille qui doit guider le geste. Arts Musique Artisanat Métiers d'art Beau geste Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus