Cette styliste fut architecte dans une autre vie. Finement tissés, des câbles en inox, fils d’or et mini-perles en laiton parent ses robes, ses vestes, ses sacs. De précieuses et délicates broderies. Cécile Gray, ancienne architecte passionnée par le métal depuis l’enfance, peut sertir jusqu’à seize mille perles pour une veste. Photo Tiphaine Caro pour Télérama Par Barbara Guicheteau Publié le 23 mai 2026 à 16h00 Comme un voile de métal doré enveloppant la silhouette. Avec sa première collection « vêtements-bijoux », Cécile Gray a remporté, en 2018, le prix du public lors du 33ᵉ Festival international de mode de Hyères. Veste, robe, plastron en maille métallique étaient destinés, « non pas à habiller, mais à orner, à embellir », explique aujourd’hui leur créatrice. Pour ce projet, elle a passé des heures à entrelacer des câbles ultra fins en inox, « à peine plus rigides que des fils de coton », ponctués de mini-perles en laiton, écrasées à la pince. Ce tissage par sertissage révèle une précieuse broderie, souple et sans support, évoquant la cotte de mailles des chevaliers. Certains détails peuvent être en volume, comme les manches ballons d’une tunique. Entre 3D et aplat, structure et fluidité, technicité et sensibilité, le résultat reflète le parcours de cette architecte devenue styliste. Choisi en hommage à la designeuse irlandaise Eileen Gray (1878-1976) et à la couturière Madame Grès (1903-1993), le nom de son studio, fondé en 2019 à Paris, scelle cette double identité. Longtemps, Cécile Gayraud (son vrai nom) s’est sentie à l’étroit dans le « cadre rigide et réglementé de l’architecture ». Une orientation retenue par raison plus que par passion pour cette bonne élève, bachelière à 16 ans. « Cela croisait les aspirations de mes parents, de mes enseignants et un peu les miennes aussi », avoue cette aînée de trois filles élevées dans un village des Pyrénées par un père bricoleur et une mère fan de loisirs créatifs : « Elle avait son atelier sous l’escalier de la maison, débordant de tissus, papiers et matériels, du ciseau à la machine à coudre. » Touche-à-tout, la petite Cécile « découpe, colorie, fabrique des cadres et des animaux en métal, une matière qui [l]’attirait déjà ». En école d’architecture à Toulouse, elle continue les travaux manuels sur son temps libre, prend des cours de modélisme et de couture, visite des expositions d’art, après avoir feuilleté les magazines et monographies de la bibliothèque maternelle, dédiées au peintre Nicolas de Staël ou à Frida Kahlo. Diplôme en poche, elle gagne Paris pour travailler en agence, trimbalant « une valise ancienne pleine de tissus pour fabriquer [s] es vêtements sur mesure ». En parallèle des chantiers professionnels, elle se constitue un portfolio alimenté par ses créations textiles et, peu à peu, fédère une communauté à travers les blogs de partage de patrons. Après trois années à suivre les cours de stylisme de mode de la Ville de Paris, elle profite d’un congé individuel de formation pour intégrer, en 2016, un cursus mastère à l’atelier Chardon Savard (dans le 11ᵉ arrondissement). « Sans temps dédié, impossible de créer », concède celle qui consacre alors ses journées et soirées à « tester, expérimenter, dialoguer avec la matière ». Jusqu’à l’émergence de la maille métallique, issue d’une approche novatrice, mélange de savoir-faire. À lire aussi : Charly Palmieri, sellier-harnacheur chez Hermès et dandy des écuries En 2018, elle décide de lâcher le béton pour la maille, « le confort d’un CDI pour le risque de l’entrepreneuriat ». Un stage chez Hermès puis une collaboration au long cours avec le plumassier Lemarié aiguisent son agilité et sa dextérité. Inspirée par des artistes textiles comme Anni Albers (1899-1994), figure de l’atelier de tissage du Bauhaus, elle élargit sa palette de matières et ses applications, s’aventurant dans l’accessoire et le design, en collaboration avec d’autres créateurs, comme Fanny Serouart (sa colocataire d’atelier), fondatrice de la marque Léclisse, pour un sac mixant cuir et maille métallique. Depuis l’établi de son studio, au huitième étage d’un immeuble du 20ᵉ arrondissement, elle peut sertir jusqu’à seize mille perles pour une veste : un travail de fourmi aux vertus méditatives. SON OBJET : LES (KOB)RACKSDans l’atelier de Cécile Gray, tous ses projets, passés et en cours, sont soigneusement consignés dans des classeurs, rangés dans des boîtes. Certaines recèlent ses échantillons de matières, quadrillages de mailles exclusivement métalliques ou entremêlées d’autres fibres (ruban, cuir, jean, fil d’or) aux motifs variés. Tous sont accrochés, avec un système d’attache parisienne, sur des (kob)racks, comme on les appelle dans le jargon de la mode. « Ce sont des planches noires de 16 sur 19,50 centimètres en papier rigide, façonnées sur mesure et estampillées au logo du studio. Ils me permettent de présenter les matières aux clients, lors de salons ou de rendez-vous dans les maisons de luxe. Les échantillons sont détachables de leur support pour apprécier leur texture, leur transparence, leur pesanteur », observe l’ex-architecte qui a gardé de son premier métier un goût pour la rigueur, la papeterie et l’archivage. 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