10 juin 2026 06:45Rick Owens aux pieds, Ann Demeulemeester sur les épaules et une carte d’identité qui affiche 87 printemps: chez Guido Verhaeghe, rien ne relève de l’ordinaire. Les 13 et 14 juin, il ouvre exceptionnellement les portes de son atelier. Chemise blanche impeccable, pantalon de travail japonais noir "oversize", cardigan sans manches signé Ann Demeulemeester, "sneakers" Rick Owens: Guido Verhaeghe (87 ans) incarne le chic immédiat, presque comme une signature. Derrière ses lunettes noires Isabel Marant, des yeux pétillants de bon vivant. Il aime la vie, avec appétit. Il aime la beauté, créer l’art autant que le contempler. Et la mode, aussi.Partout où il passe, de Vilvorde à New York, on l’aborde pour son style. "J’ai toujours fait attention à mes tenues", confie-t-il. "En vous habillant bien, vous faites de vous-même une œuvre d’art. Vous sortez du lot. À l’époque où la mode belge n’existait pas encore, ma femme et moi achetions des vêtements de créateurs Armani, Versace et Cerruti 1881, c’était nouveau, à l’époque. Cet intérêt s’est encore renforcé grâce à mes enfants. Ma fille Raïssa a longtemps travaillé avec Veronique Branquinho, puis avec Ann Demeulemeester. Aujourd’hui, je possède beaucoup de pièces de créateurs belges, même si j’affectionne aussi la mode japonaise. Mes authentiques pantalons de travail japonais, je les achète via ma belle-fille, Aya Takeda, qui enseigne à la section mode de La Cambre."Lire aussiLa mode comme prolongement de l’âme: l’artiste Guido Verhaeghe (87 ans) associe sans effort la mode belge et japonaise avant-gardiste à ses lunettes noires Isabel Marant, devenues sa signature.© Alexander D'HietPromotion 68Dans l’œuvre de Guido Verhaeghe, un thème revient comme un fil conducteur: le peintre et son modèle. Il le transpose en compositions abstraites, vibrantes, colorées. "J’aime les structures et la couleur; il y a une part d’architecture dans mon travail. En réalité, je suis un architecte raté. Après mes humanités classiques, j’ai étudié un an l’architecture à Saint-Luc, sans succès. Ensuite, j’ai obtenu sans difficulté mon diplôme de régent en arts plastiques, alors que mon ambition allait plus loin."Après son service militaire, il rejoint le Nationaal Hoger Instituut voor Schone Kunsten d’Anvers. L’époque est féconde, ses compagnons d’étude remarquables: il fait partie de la promotion de Wilfried Pas, Fred Bervoets, Wannes Van de Velde, Walter Goossens et Christine Teller. En 1968, il sort lauréat.© Alexander D'Hiet"Étudiant, je ne correspondais pas à l’image romantique de l’artiste miséreux. J’étais plutôt d’un genre bourgeois.""Les professeurs, dont Rik Slabbinck et Jozef Vinck, plaçaient la barre très haut", se souvient-il. "Panamarenko n’est pas resté longtemps à l’académie: il était déjà un électron libre. Avec Hugo Heyrman, il organisait des "happenings" artistiques et a été le pionnier de l’art conceptuel dans notre pays. Fred Bervoets et Wilfried Pas se sont liés, après leurs études, à la galerie de référence De Zwarte Panter à Anvers. Étudiant, je ne correspondais pas à l’image romantique de l’artiste miséreux; j’étais plutôt d’un genre bourgeois. J’ai toujours combiné ma formation à Anvers avec un emploi rémunéré."Même après ses études, il continue à partager ses journées entre la peinture et l’enseignement: professeur d’éducation plastique et d’esthétique dans différentes écoles. "Cela offrait une sécurité financière à ma famille, tout en me donnant la satisfaction de pouvoir transmettre ma passion pour l’art. J’ai toujours aimé apprendre aux jeunes à regarder l’art et stimuler leur créativité. Plusieurs de mes élèves ont ensuite construit une carrière professionnelle comme architecte, artiste ou designer; pensez notamment à Valérie Mannaerts et Veronique Branquinho."Le thème du peintre et de son modèle se décline depuis soixante ans en un flux constant de structures abstraites et colorées.© Alexander D'HietSur pauseJusqu’en 1977, Guido Verhaeghe mène une activité de peintre. En 1972, il tient sa première exposition personnelle à la galerie Alfons Gallet, à Vilvorde. Il y rencontre l’architecte moderniste Roger De Winter, qui le présentera plus tard à la Galerie Claude Jongen, à Bruxelles, devenue aujourd’hui Schleiper Art Gallery. Comme si tout devait s’emboîter, deux de ses trois enfants vivent aujourd’hui dans une maison signée Roger De Winter. L’une d’elles est la "Woning Spruyt", une perle moderniste de 1954, conservée dans un état authentique.En 1975, il est sélectionné comme jeune artiste prometteur par la Jeune Peinture Belge, prestigieuse association qui mettait en lumière les jeunes talents via une exposition au Palais des Beaux-Arts, à Bruxelles. Deux ans plus tard, il atteint la sélection du Prix international de peinture de Knokke. Et pourtant, cette même année 1977, il met sa carrière de peintre entre parenthèses pour se consacrer entièrement à la direction de l’école Portaels, l’actuelle Académie des beaux-arts Jan Portaels à Vilvorde, baptisée d’après l’influent peintre et pédagogue du XIXe siècle.Lire aussi© Alexander D'HietNon à la compétition"J’ai arrêté de peindre à un moment où j’étais reconnu comme un artiste prometteur; cette confirmation me suffisait. Je n’éprouvais pas le besoin d’entrer en compétition avec les autres. Pouvoir diriger l’école Portaels était un rêve de jeunesse devenu réalité. Je considère ma longue carrière de professeur et de directeur comme une œuvre en soi.""En vous habillant bien, vous faites de vous-même une œuvre d’art. Vous sortez du lot."L’établissement devait se renouveler, grandir. "Avec mon équipe, nous avons pu la développer en une académie d’art florissante de plus de 400 étudiants. Nous avons attiré des artistes-enseignants et des collaborateurs intéressants, comme Narcisse Tordoir, Sigefride Bruna Hautman, Marianne Knop et Werner Bossuyt. C’était un bel équilibre entre de grands noms et des artistes moins connus, très solides sur le plan pédagogique."Il s’y est donné corps et âme. "J’ai mis beaucoup d’énergie dans ce travail, et j’en ai énormément retiré. C’était un privilège de suivre le monde de l’art au premier rang et de rencontrer des artistes inspirants comme Jim Dine et Jan Cox. J’ai vu la peinture évoluer, du figuratif vers l’abstrait puis revenir au figuratif, avec Luc Tuymans et Michaël Borremans comme figures de proue qui ont inspiré la jeune génération d’artistes. Pour ma part, je suis toujours resté fidèle à mon propre style abstrait. Il y a une constante claire dans mon œuvre, des années 1960 à aujourd’hui."Lire aussiProfesseur d’arts plastiques et d’esthétique, Guido Verhaeghe a transmis sa passion à des générations d’étudiants, dont certaines figures majeures de la création belge, comme Véronique Branquinho et Valérie Mannaerts.© Alexander D'HietBach et Nick CaveDepuis sa mise à la pension en 2004, Guido Verhaeghe peint à nouveau, avec la même ferveur, dans son atelier: une mystérieuse petite maison ancienne, dissimulée derrière une haute haie. À l’intérieur, le regard ne se pose jamais longtemps: des œuvres de 1968 à aujourd’hui habillent les murs ou se superposent, appuyées les unes contre les autres. Des coupures de presse jaunies, des affiches, des photos du jeune Verhaeghe: tout semble soudain nous ramener à une autre époque.Ces 22 dernières années, il a participé régulièrement à des expositions. Aujourd’hui, son travail est présenté à la Galerie Tom Gerits, à Ostende, aux côtés de pointures comme Roger Raveel et Dan Van Severen."Cet atelier est pour moi un lieu sacré. L’odeur de térébenthine et d’huile me met immédiatement dans l’ambiance; c’est un peu comme l’encens dans une église. Je travaille ici de manière très concentrée, dans la chaleur douillette de mon poêle à bois, toujours accompagné de musique. La plupart du temps, c’est Bach ou Monteverdi; il arrive parfois aussi que ce soit Nick Cave ou Leonard Cohen. Le moment où je sens que quelque chose se passe entre moi et l’œuvre me plonge dans une sorte d’extase. C’est la plus belle sensation qu’un artiste puisse éprouver."Guido Verhaeghe ouvre son atelier au public les 13 et 14 juin, de 13 à 18 heures. Groenstraat 84, à Vilvorde.Lire plusNatan mis en couleurs: Edouard Vermeulen revisite sa maison de mode au pinceau finPili Collado expose l’art chez elle à Bruxelles, loin des codes des galeries5 bruxellois nous ouvrent leurs espaces extérieurs, du balcon cosy au jardin d’un demi-hectare
Dans l’atelier de Guido Verhaeghe: Bach, Nick Cave et une œuvre qui traverse les décennies
Rick Owens aux pieds, Ann Demeulemeester sur les épaules et une carte d’identité qui affiche 87 printemps: chez Guido Verhaeghe, rien ne relève de l’ordinaire. Les 13 et 14 juin, il ouvre exceptionnellement les portes de son atelier.










