Collaborateur

Publié à 14h41

Mis à jour à 14h52

Critique

Probablement l’un des plus attendus de la programmation du 20e Festival TransAmériques, le spectacle de la Brésilienne Janaina Leite s’annonçait sulfureux, subversif, voire provocateur. C’est que la metteuse en scène et chercheuse universitaire se sert d’un roman érotique (le mot est faible) de Georges Bataille, Histoire de l’œil, paru en 1928, pour aborder, avec une quinzaine d’interprètes, parmi lesquels plusieurs travailleurs et travailleuses du sexe, les questions contemporaines de la pornographie, du fétichisme et du sadomasochisme. Il en résulte un spectacle follement antinomique, d’un même souffle analytique et chaotique, théorique et empirique, littéraire et performatif.Dès notre entrée dans la salle, la troupe nous accueille avec chaleur. Étonnamment, une atmosphère bon enfant, une grande convivialité règne dans cette enceinte qui s’apprête à en voir de toutes les couleurs pendant 160 minutes (y compris un entracte). On comprend vite que la force de cet objet scénique atypique ayant vu le jour en 2022 dans le Brésil de Bolsonaro, que son cœur battant, ce sont ses interprètes. Sans cette bande de créatures captivantes aux corps variés, des personnes joyeusement décomplexées venues d’horizons divers, débordant de charisme, qui arpentent le plateau comme s’il n’y avait pas de lendemain, História do olho perdrait l’essentiel de son pouvoir d’attraction.Fiction et autofictionÀ nous, aussi bien qu’à tous les membres de sa troupe, Janaina Leite demande : « Quel est votre rapport à la pornographie ? » Le premier des interprètes qui répond à la question en s’adressant au public, c’est Lucas Scudellari. Il nous parle du parcours qui le mena de camboy plutôt confidentiel à acteur porno bardé de prix — des trophées qu’il sort à ce moment-là d’une boîte et qu’il brandit fièrement, ce qui déclenche dans les gradins une salve d’applaudissements. Le jeune homme affirme alors qu’il réalise pleinement la chance qu’il a d’appartenir aujourd’hui, avec son expérience et son savoir-faire, à un spectacle de théâtre invité dans certains des plus grands festivals du monde.Ensuite, Scudellari nous révèle son passage préféré du bref roman symboliste de Bataille, une scène que ses comparses vont l’aider à représenter, à l’aide de quelques accessoires, sur le vaste plateau de l’Usine C. Vous imaginez bien que cette relecture théâtrale des exploits parfois violents du trio d’adolescents (composé par le narrateur, Simone et Marcelle) est explicite, mais elle est aussi prodigieusement fantaisiste. Ainsi, l’aventure est à la fois comique, opératique, tauromachique, débridée, parodique, queer, burlesque et même hallucinatoire. Aucun effort, mais alors là vraiment aucun, n’est ménagé pour extraire les personnages de la page. Il en sera de la sorte pendant presque toute la représentation : d’abord le témoignage d’un interprète, puis l’incarnation scénique de son passage préféré du livre.Après l’entracte, ça se corse sérieusement. On a droit à un fist fucking, réalisé sur une interprète très consentante par une spectatrice pour le moins courageuse. Mais aussi à une suspension corporelle à l’aide de crochets fixés par des piercings, une vision dont on se contentera de dire qu’elle ne laisse pas indifférent. Malheureusement, cette deuxième partie manque de densité et de cohérence. On nous en met plein la vue, certes, mais on s’éloigne de ce fil captivant que constituaient les histoires personnelles de chacun des protagonistes.Précisons que ces quelques errances ne suffisent pas à entacher l’expérience globale, dans laquelle s’opère une joyeuse redéfinition des codes du théâtre, mais aussi de la pornographie à l’ère numérique. Misant sur le savoir-faire des interprètes, sur leur précieuse expertise, leurs exceptionnelles capacités physiques, le spectacle est à même de déclencher de longues et fertiles discussions sur des enjeux imbriqués, pour ne pas dire inextricables, comme plaisir et douleur, décence et obscénité, exhibitionnisme et voyeurisme, domination et soumission, horreur et beauté.