Ou Sylvain, plutôt, parce que je pense que nous sommes devenus amis aussitôt qu’il a ouvert la porte.J’arrivais chez lui, avenue De Lorimier, sur le Plateau, accompagnée du caméraman avec lequel je faisais des reportages télé pour feu Vox. Le travail du jour était simple : faire une courte entrevue avec le journaliste afin de présenter son projet J’ai la mémoire qui tourne. Pendant plus de dix ans, Sylvain, ramasseur de mémoire, avait récupéré dans des brocantes, des sous-sols d’églises et chez les gens des bobines de films de famille.Donc on a parlé de ça, et allez hop, de retour dans le camion de Vox, il fallait déjà planifier le reportage de demain.Mais il y a des lieux dans lesquels tu entres dont tu ne ressors jamais. Ce lieu qu’habitait Sylvain était Sylvain. Et Sylvain était cet appartement rempli de bobines de films, de disques vinyle, de dime novels westerns (romans à 10 cennes), d’artefacts d’une autre époque qui m’offraient tous une information sur mon nouvel ami.Des bandes dessinées Albator et des Beatles ; un livre à colorier Pépinot et Capucine ; une station de disc-jockey Vanity Fair ; une savonnette de motel fifties dans son emballage original ; un swizzle stick en plastique du Esquire Show Bar, mythique discothèque de la rue Stanley… Tant de contrées, vu mon âge, que je n’aurai pas pu sillonner. Mais desquelles j’ai toujours des couleurs grâce à Sylvain.Scène de déménagementUne scène de vie me revient souvent. Elle est survenue peu de temps après ma première rencontre avec Sylvain, avenue De Lorimier. Je ne pense pas qu’on s’était alors dit qu’on était devenus des amis, et je n’ai aucune idée comment je me suis retrouvée là, mais le 10 juin 2011, la personne que j’avais récemment interviewée déménageait à Lacolle et ça avait bien l’air que je faisais partie de ses amis qui l’aidaient à déménager.Pas de meubles ou de frigidaire du câlisse, là. Même pas des boîtes de carton. Des sacs d’épicerie Metro dans lesquels Sylvain avait méticuleusement glissé tous ses 33 tours (50 disques par sac) : c’est tout ça qu’il fallait descendre avec soin, du troisième étage au trottoir de la ville pour le grand camion qui filerait à Lacolle.Nous étions une pas pire gang. Plus que dix. Certains au poste à l’intérieur, dans le corridor, d’où partaient les sacs d’épicerie remplis de soucoupes. D’autres, dehors au soleil — j’en faisais partie —, en piquet dans l’escalier, à deux-trois marches d’intervalle, pour que personne ne fasse d’effort. On se passait les trésors en rigolant… Un travail à la chaîne efficace et joyeux, le set carré des amoureux des soucoupes volantes musicales.Le roi des sacs MetroJe repense aujourd’hui au précieux projet J’ai la mémoire qui tourne. Ces milliers d’heures d’archives de famille parfois jamais regardées à nouveau, voire oubliées, la somme des émotions vécues dans les salons des Québécois : un bébé faisant ses premiers pas, un enfant déballant son cadeau de Noël à côté du sapin, une mère allumant des bougies sur un gâteau, un gamin aux joues rougies fier de son fort de glace…Mon ami Sylvain, je le perçois comme l’enfant ému ET celui qui regarde dans la lentille. Il est le fort, aussi. Celui des souvenirs. Et bien sûr, celui qui parviendra toujours à placer 50 disques vinyle prêts à voyager dans un sac Metro.
Je dois beaucoup à Sylvain Cormier
Il y a des lieux dans lesquels tu entres dont tu ne ressors jamais.













